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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 11:14

Clopin, ce matin :

 

"- Et qu'est-ce que tu lis ?

 

 - Alice Munro.

 

- ?

 

- Munro. M U N R O. Tu ne  peux  pas connaître  : elle est juste prix nobel de littérature..."

 

D'habitude, je n'emploie pas ce genre de "raillerie" à l'égard de Clopin, pénétrée que je suis de mon ignorance dans tous les domaines variés, de la charpente aux logiciels de montage cinématographique en passant par les mises bas ovines,  où il excelle. Mais justement : j'étais en train de lire Alice Munro !

 

Cela faisait des mois que Jacques Chesnel battait le rappel, spécialement à mes oreilles d'ailleurs, pour que je lise cette auteure. Il faut dire qu'elle avait a priori tout pour me plaire : canadienne écrivant en anglais, de la lignée des petites-filles de Jane Austen, c'est-à-dire de cette famille qui, pour moi, est l'avenir de la littérature (bien près d'avoir été mise au tombeau après la fougue du romanesque du dix-neuvième siècle), elle est en plus une novelliste : là encore, le Nobel a consacré une écriture  "différente".

 

Je ne sais donc  pourquoi j'ai mis tant de temps à "aller voir". Mes mauvais yeux ne sont pas une excuse, ni le fait qu'à  la réception de ma liseuse-cadeau, j'ai d'abord téléchargé les livres gratuits, c'est-à-dire les classiques -  mais  l'écriture de Munro est en fait classique ! Elle est vraiment dans la droite ligne de  ce chemin commencé avec Austen et parcouru avec Woolf, Mac Cullers, ou Doris Lessing, et encore tant d'autres. Doris Lessing surtout est comme la soeur aînée de Munro, non pas tant à cause de la durée qui les sépare, (Munro est née en 1931, Lessing en 1919) qu'à cause du rôle de "témoin" qu'elles endossent toutes deux.

 

De façon différente, bien sûr : les profonds et solides romans de Lessing, s'ils embrassent la majorité des utopies et des réalités sociales de leur temps, ont besoin de se déplier comme de grandes cartes routières. Ce qui est impossible à faire dans le cadre étroit de la nouvelle, bien sûr.

 

Mais pourtant, à travers les interstices de ce délicat art du "non-dit" que les écrivaines de langue anglaise partagent presque toutes, c'est bien le basculement d'un monde machiste vu à travers le regard féminin (je ne dis pas "féministe") qui est brossé là. Les deux écrivaines s'arc-boutent sur le quotidien, mais là où Lessing va jusqu'au bout, soulève enfin la tasse délicate de tisane  victoirienne pour mettre au jour la cruauté infinie des rapports entre les êtres, Munro pratique l'art de l'ellipse.

 

Elle use aussi  avec un brio incroyable de  la technique de "l'accéléré-décéléré", avec autant de facilité que je change de vitesse dans ma petite twingo. Par exemple, dans une nouvelle comme "Fiction" (la première que j'ai téléchargé, 99 centimes !), elle va s'attarder sur une scène quotidienne, pour ensuite, sans avertissement, partir à quelques années de là, et enfin faire un retour arrière avec la précision d'une focale, d'une optique matricielle.  Faulkner, bien sûr, était lui aussi capable de ce genre de prouesse : étourdir le lecteur jusqu'à ce qu'il perde -presque- pied, tout le mystère et le talent étant dans ce "presque"...

 

Et puis Munro cache si bien son jeu ! Par exemple, la trame à peu près identique de toutes ses nouvelles( -avec un narrateur qui peut être aussi bien masculin que féminin, et qui reproduit bien souvent, dans ce qu'il laisse deviner de lui, des traits de caractère aussi caractéristiques que ceux du Lokwood de Wuthering Heights), lui permet de nous  faire croire que les histoires qui sont racontées là sont de simples "histoires d'amour", avec les variations habituelles : adultères, amours impossibles, trahisons, souffrance et moments de grâce. Comme en plus elle traite sans détours de la sexualité féminine (qui fait tout simplement "perdre la boule" à ses héroïnes, et les conduit à vouloir dissimuler à leurs partenaires la puissance qu'ils possèdent sur elles), robustement hétérosexuelle (-mais je n'ai pas tout lu, loin de là, et peut-être Munro s'est-elle attaquée à l'homosexualité, outrepassant en cela les "allusions" woolfiennes... ), on pourrait croire tout bonnement à des "historiettes" sur fond de décennies du vingtième...

 

Or, pas du tout. Ce n'est pas cela qui intéresse Munro, car il s'agit là de vieux tapis rebattus, de carpettes usées. Ce qui l'intéresse, au moins dans les nouvelles que je viens de parcourir, c'est bien la vision féminine, et surtout le rapport des femmes entre elles. Même s'il n'est pas écrit mais suggéré (j'y reviendrai, tant j'ai été éblouie !)

 

En ce sens, il ne faut pas faire la même erreur que Pierre Assouline a commise avec Jane Campion, qui est, dans le domaine du cinéma, ce que Munro est dans le domaine littéraire : non, ce n'est pas Keats qui intéresse Campion dans "Bright Star", mais bien Fanny Brawne.

 

De la même manière, ce sont les relations féminines, entre elles mais aussi avec le monde qui les entoure, qui sont le vrai sujet de Munro. Dans "fiction", par exemple, on pourrait croire que c'est la vie amoureuse, avec un mec,  de l'héroïne qui est la matière de la nouvelle, avant de se rendre compte qu'il s'agit bien plutôt des ravages que la jalousie peut provoquer sur  une enfant (très Mac Cullersien, ce thème), dans sa relation avec  la  femme  jalouse. .. 

 

Et il y a même une nouvelle -admirable, "quitter Maverley"  ! Où le vrai sujet de la nouvelle, à savoir la relation entre deux femmes, est traité de manière stupéfiante : les deux héroïnes, Leah et Isabelle, ne se rencontrent pas une seule fois. Mais bien entendu, tout l'art de Munro est de cacher derrière les "anecdotes" -réalistes, quotidiennes, - des histoires "de couple" racontées là son vrai sujet : comment ces deux femmes vont-elles bâtir leurs vies, l'une après l'autre, avec le même homme... Suggérer, oui. Le pinceau de Munro est trempé dans ce verbe-là !

 

Ah, ces miniatures que sont les nouvelles de Munro brillent en réalité d'une telle lumière  : elles sont plus puissantes que n'importe quel projecteur, et elles balaient nos vies avec une précision tragique. Munro continue ce qu'Austen et Woolf ont commencé de construire, ce que Lessing a abordé franchement, et ce qu'une Campion dessine elle aussi au cinéma : un regard aussi incisif que féminin...

 

En France, je veux dire les écrivaines de langue française, n'y arrivent tout bonnement pas. Oh, certes, nous avons de charmants monstres, grands comme une Duras capable d'atteindre au lyrique absolu avec un sujet, un verbe et trois compléments, ou petits comme une faussement superficielle Sagan. Et nous avons de sacrées bonnes techniciennes, comme une Nothomb ou une Salvayre, sans aucun doute ! Mais une authentique héritière d'Austen ?  Il n'y en a pas, ou bien je ne l'ai pas encore rencontrée ! Non, même pas Ernaux, trop "sèche", trop "chirurgienne" pour nimber son écriture de la grâce infinie d'une Munro.

 

Je crois (mais là je divague, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance parce que PERSONNE  ne va finir de lire cet article bien trop long, donc je ne risque rien !) que c'est dû, précisément, à la différence notoire des rapports entre sexes, de l'univers anglo-saxon à l'univers français... Ce que les "féministes au petit pied" (toutes ne le sont pas), ces Dames Parisiennes, revendiquent en flûtant leurs cils eyelinés : la légendaire et célèbre "courtoisie  française" qui adoucirait la lutte des sexes, permettrait à chacune d'établir des rapports exquis avec l'autre sexe. Dire que j'ai dû entendre, par exemple, une défense et illustration de ce concept de courtoisie, s'agissant de... DSK ! Ah là là.

 

Mais il est vrai qu'au moins en surface (car le fond est lui toujours le même, hélas), le monde anglo-saxon est bien plus "rude", moins "policé" pour ce qui est des rapports entre sexes. La radicalisation des luttes féminines anglo-saxonnes, leur systématisation (lire Roth à ce sujet !) ont amené une sorte de brutalité qui permet AUSSI à une Alice Munro d'aller droit au but dans son dessin. (et à Campion également, dans la série télé "top of the lake", par exemple), ce qui pourrait me mettre mal à l'aise.

 

Il n'en est rien, grâce au format court et ramassé de chaque nouvelle, grâce aussi à l'art de l'ellipse, du non-dit, chez Munro. Je peux projeter mon inconscient dans ces interstices, moi qui, bonté divine, passe ma vie au milieu d'hommes. Je dois être une  lectrice  appropriée, parce que j'en ai BESOIN, pour faire de chaque héroïne de Munro une amie, une amie regardée avec acuité et sans admiration exagérée, une amie DECELEE, mais aussi si bien comprise et tendrement aimée. En tout cas, c'est comme cela que je lis Munro : comme j'écouterais une amie parlant, d'une voix douce, dans une chambre que l'obscurité envahit peu à peu, de l'infinie cruauté de nos vies achevées... 

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