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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 10:30

Akerman, pour moi, c’est Jeanne Dielman ; Ce film, vu très jeune, a été comme un catalyseur pour toute une génération. C’était un vrai phénomène, dérangeant de bout en bout : une sorte de huis-clos banal et oppressant, filmé « en temps réel » (ah ! Delphine Seyrig en train de faire la vaisselle, et ce geste suspendu, quand il s’agit de déterminer si l’on va accepter qu’une assiette échappe, ou non, au nécessaire rinçage…) et qui déclinait si doucement l’oppression commune aux femmes : voici donc une femme d’intérieur, bonne mère, attentive à son ménage, à l’apparence soignée d’une petite bourgeoise, et qui se prostitue à domicile avec le même soin qu’elle prépare le rata, et avec la même apparente indifférence absolue, la même frigidité qu’une épouse fatiguée envers son mari négligent. Une sorte d’acceptation ultime du sort décrit par Beauvoir : une objectivation qui assimile la femme mariée à un objet qui se loue. Le mariage comme avatar de la prostitution.

Je me souviens de tant de choses dans ce film. L’argent déposé dans une soupière à fleurs, et ensuite remis soigneusement à la banque. L’affolement quand le fils demande « plus » à sa mère, cet acharnement de cette dernière à suspendre le temps, à momifier, à stériliser son emploi du temps.

Tout le monde connaît au moins une Jeanne Dielman (mariée ou veuve se prostituant, disons louant son corps pour vivre sous la domination d’un homme), avec son obsession de la propreté, son désir de bien faire, son rétrécissement intellectuel.

Le cinéma en huis clos et en temps réel d’Akerman, même s’il fut largement incompris à l’époque, illustrait parfaitement la condition féminine de l’époque.
… En route vers le groupe femmes après la projection, avec quelle profonde inspiration de l’air des rues, au sortir du cinéma d’Akerman, nous emplissions nos poumons, si déterminées à faire changer tout cela, et pour de bon…

… Et aujourd’hui ? La cause des femmes est une urgence absolue et internationale ; le corps des femmes est toujours le lieu de l’oppression, à part quelques îlots de liberté ici et là…

… Et « mon » film est programmé dans la même salle où, il y a tant d’années, le film d’Akerman était programmé. Je dis « mon » film, c’est le nôtre, à Clopin d’abord et à moi ensuite, bien sûr. Mais pourtant : lors d’une séance publique, avant la projection, un des protagonistes du film, voulant me présenter à une connaissance, et cherchant à définir ma place dans la production du petit documentaire, n’a rien trouvé de mieux que dire : « et voici la porte-sacs… ». Effectivement, le jour où nous sommes allés l’interviewer, je portais les sacs. Mais c’est bien le machisme ordinaire qui a rendu, comme par magie, toutes mes autres fonctions invisibles et inexistantes. Soupir. Nous n’avons visiblement pas respiré assez largement, du temps d’Akerman.

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