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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 16:33

Je suis sortie si épuisée de la période des fêtes que j'en étais presque soulagée d'aller, ce matin,  retrouver mon triste bureau : c'est dire, et c'en est étonnant, car rien ne justifie,  a priori, cette fatigue.

 

Certes, la maison s'est, au gré des allées et venues des uns et des autres, amplifiée puis rétrécie, pour de nouveau s'engrosser d'amis et de parents,  sans discontinuer,  et nous étions souvent nombreux à table. Mais enfin, il en est toujours ainsi, à Noël - et la fin de l'année 2014 n'a pas été exceptionnelle en ce sens. Cela me réjouit de recevoir les amis -qui viennent parfois de loin et bravent les routes d'hiver :  j'ai l'impression que la maison s'arrondit, se dilate, et que la chaleur qui y règne contribue aux sourires, comme les visages s'arrondissent dans les boules de noël..

 

Et puis j'aime faire à manger, servir des plats préparés avec soin, disposer de gaies assiettes sur les nappes blanches et rehausser le tout de la flamme des bougies. Je ne crois pas être coquette en ce qui concerne mon apparence, mais en apprêtant la maison, c'est un peu comme si je lui faisais endosser une tenue de soirée, comme pour une Dame sortant tard le soir et voulant être Chic.  Ces apprêts m'insufflent d'ailleurs  l'énergie nécessaire, et puis  la maîtrise de la cuisine, acquise au long de toutes ces années,  ma foi, me fait relever sans problème le défi de servir "tout mon monde", comme on disait autrefois.

 

Mais l'obscurité s'est resserrée à la fin de cette période :  quand, le 2 janvier, nous avons appris la mort du frère de Jim, à 62 ans,  qui laisse  derrière lui deux jeunes adultes entamant leurs études universitaires, la maman de 88 ans, la soeur handicapée mentale et enfin Jim, dans son Mouroir des Sapins. Que va-t-il advenir de la tutelle qu'assumait Gérard ? Comment cette famille si éprouvée va-t-elle affronter son avenir ? Quelle répercussions pour mon pauvre Jim, qui descend chaque jour un peu plus l'escalier en spirale de la déchéance ?

 

Et j'ai souvent  souvent éprouvé un sentiment d'impuissance ces jours derniers. J'écoutais ma grande soeur, et mon coeur se serrait pour elle, car elle exprime une certaine amertume dissimulée, par politesse du désespoir, sous la légéreté des rires et des jeux. Je ne crois pas avoir été d'une grande utilité pour elle...

 

Je n'ai pas non plus, à mon sens, su convaincre cette autre amie  d'aller chercher de l'aide, et pourtant, je ne peux  m'empêcher de penser qu'elle en a grand'besoin. Elle est âgée de 74 ans, et sans rien vous révéler de ses confidences, je peux cependant vous la décrire comme une femme exaspérée, de cette sorte d'exaspération exaltée qui vous conduit souvent aux pires décisions. Je me suis contentée, faute de mieux et dans cette disponibilité restreinte, sans doute égoïste, qui me maintient "sur mes gardes" vis-à-vis d'elle (de peur d'intrusion),  de lui parler de "mon" Docteur Gheron, en lui proposant de m'entremettre Je ne crois pas l'avoir convaincue...

 

A la veille de ma reprise, une fois les fêtes finies, j'étais donc harassée - à cause de ce bain non seulement de réjouissances et de retrouvailles, mais surtout d'émotions et de sentiments. Et ce qui prédomine encore, c'est mon incapacité à apaiser les conflits et les souffrances dont mes proches témoignent. Je dois bien reconnaître que mon gros chien pataud fait plus de bien aux autres que toutes mes savantes analyses psychologiques : il lui suffit, du regard, de donner toute l'affection dont son coeur de chien est capable pour rassurer l'autre. Il est meilleur que tous les analystes, à mon sens !

 

C'était donc exténuée qu'hier, j'ai fait le choix de re-re-voir "le secret de  Brokebak Mountain" - un de mes films préférés. Ce n'est pas que j'encense Ang Lee, son réalisateur : je n'ai pas aimé "in the mood for love", pourtant couronné par la critique. Ce n'est pas non plus parce que le sujet du "secret de BM"  - la description de l'homosexualité dans un milieu social d'une intolérance particulièrement mortifère - a des résonances pour moi. Non, c'est justement à cause de la gageure du travail d'Ang Lee.

 

Car la manière dont ce réalisateur rend compte des émotions est rien moins que paradoxale : il décrit des personnages en proie à des sentiments dont ils n'ont pas le droit de faire part. Même plus : qu'ils ne peuvent communiquer, car ils n'ont pas le langage correspondant ! Ang Lee multiplie les gros plans de visages - mais ces visages sont "inexpressifs", si l'on songe à  nos codes d'expression, et ne rendent pas compte des émotions des héros. Le spectateur est donc lui aussi plongé dans une sorte d'inquiétude, puisque les codes habituels (mimiques  à la mode de l'"actor studio", reflétant toute une palette d'émotions codifiées) ne sont pas à sa disposition... Comment Ang Lee fait-il alors, pour transmettre toute la charge émotionnelle contenue là ?

 

Il s'appuie sur ce que chaque spectateur a de commun avec ses héros : et c'est ce qui fait qu'une hétérosexuelle comme moi peut si complètement s'identifier au drame qui lui est raconté là. Les deux cow-boys n'ont même pas les mots, encore moins les gestes ou les attitudes, pour qualifier ce qui leur arrive : alors le transfert s'opère avec ce qui les entoure. Leur amour est d'une pure beauté, d'une essence emplie de spiritualité et de sensibilité - nous ne le saurons que grâce aux montagnes qui  lui servent de cadre, et qui sont les seuls éléments "sublimes" de ces existences rabougries sous le conformisme... Montagnes qu'il leur faudra bien entendu gravir et gravir encore, y "retourner" - car elles sont le seul langage possible pour cet amour-là.

 

Quant à la solitude et la pauvreté d'Ennis del Mar, Ang Lee, là encore, détourne le code. On ne le voit  jamais particulièrement malheureux -mais ses maisons successives sont de plus en plus isolées, et le bruit du vent qui les assaille devient de plus en plus prégnant. Ce vent qui hurle et pleure est encore une trouvaille du réalisateur, à mon sens, parce qu'on y puise une explication bien plus forte que n'importe quelle "déclaration"...

 

J'admire tant ce film que je lui ai attribué, hier au soir, l'explication de ma fatigue des fêtes -et des défaites que j'ai donc essuyées ces derniers jours : peut-être, au lieu de mes mots inutiles, m'aurait-il suffi de multiplier les flammes des bougies disposées sur les tables, pour adoucir les peines et raviver l'espoir de mes proches ?

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