bavardages, causeries, conversations, colloque, conférence, discussion, échange de vues, propos, causerie babillage, causette, palabre, commérage, conciliabule, jacasserie, parlote et autres considérations
Comme tous les ans vers la même époque, me voici à l'orée d'une semaine de solitude, (9 jours en fait, si je compte bien), ce qui me remplit toujours de sentiments contradictoires.
Si je suis honnête, je dois reconnaître que ma solitude est toute relative. Je suis entourée de plumes, et de poils. Cette simple responsabilité, d'habitude assumée par Clopin, va suffire amplement à me distraire de moi-même. Songez qu'il y a là 7 ou 8 poules, 1 coq, 4 oies de Guinée, 4 moutonnes à tête noire, 2 ânes, 3 chats et 1 chien, (et un certain nombre de souris et d'araignées, mais ces dernières se fichent de moi comme d'une guigne), bref, une vingtaine de bêtes tout de même, qui vont donc dépendre entièrement de mes soins, pendant toute l'absence de ma famille partie si loin de moi. (bon, je pourrais, si j'étais méchante, rajouter en prime mes deux beaux-parents, si âgés qu'il faut bien penser à eux. Mais comme ils sont encore remarquablement valides pour leur âge, j'aurai mauvaise grâce à les ajouter à ma liste de bêtes à nourrir !!!)
De plus, le fait d'être seule face à nos bêtes alourdit cette solitude qui, sinon, serait un peu trop légère, et ce n'est pas désagréable d'avoir quelques devoirs à accomplir. J'aime bien être maître à bord : c'est cependant un (tout petit) défi, que j'aime à relever.
D'autant que cette année, pour la première fois, je vais devoir chercher le foin dans la nouvelle étable. Ce qui signifie déplier un escalier un peu trop lourd pour moi, pousser une trappe en bossuant le dos, attraper de lourds ballots de foin, les jeter par terre, manipuler le cutter, nettoyer la boue et ... penser à fermer les lumières. Je n'ai pas d'appréhension, non, je suis une grande fille et bien moins maladroite qu'il n'y paraît, mais cependant il est bien commode, d'habitude, de me reposer entièrement sur Clopin, et de me contenter, en allant vite car je n'aime pas les veuves noires qui détalent sur le mur de torchis du poulailler, de relever les oeufs, ou de demander à l'homme de vider les cendres du poêle et de ramener les brouettes de bois pour chauffer la maison (ce que Clopin résume sobrement en soulignant aimablement que j'ai donc, la plupart du temps, "le cul dans le beurre"...).
Ces tâches inhabituelles font donc partie du charme de cette période solitaire, qui est acceptée, même plus : désirée. Il faut avoir vécu une enfance encombrée de bruit et de fatigue nerveuse, dans la promiscuité d'une famille nombreuse, puis avoir soi-même choisi une vie familiale, pour goûter les plaisirs simples et délicieux de la solitude : se ficher bien de savoir si le frigo est plein ou vide, ne plus dresser les menus des repas (tâche menée sinon dans l'indifférence générale. Tous les jours, je pose la question : "que souhaitez-vosu manger ?" Tous les jours, je ne reçois en retour que les regards flous de ceux qui sont bien déterminés à me laisser résoudre ces menues questions d'intendance...) mais se contenter d' ouvrir une boîte de conserve surtout ni bio, ni diététique, lire à table (ah ! Lire à table ! Coincer le livre contre le verre, tourner la page à la pointe du couteau, poser confortablement ses pieds sur une chaise, et baîller ouvertement, si le coeur vous en dit...),, prendre sa douche à n'importe quelle heure et laisser traîner gaiement ses chaussures au pied du lit, ce qui est d'habitude formellement interdit. Petits plaisirs égoïstes, certes, mais savourés à leur juste valeur...
Pourtant, pourtant, cette plage annuelle de solitude, que je recherche et apprécie, contient encore une autre sorte d'inquiétude, plus sourde que la simple responsabilité de la maison ou des bêtes. Je ne m'y engage, année après année, qu'avec circonspection. Plus exactement, je suis à la fois excitée, curieuse, dans l'expectative et l'envie de connaître ce temps qui s'ouvre devant moi comme des portes dans un couloir, et en même temps un peu rebutée. Je n'y renoncerai pour rien au monde, mais je reconnais là comme une peur enfantine, quelque chose que j'ai ressenti très profondément, et qui me ramène aux prodiges et enchantements de l'enfance.
Si je vivais, enfant, dans une maison trop petite, où j'étais sans arrêt bousculée par ces "autres" qui ne sont qu'une partie de nous-mêmes, j'avais pourtant de temps en temps accès à ce monde magique où la curiosité, l'effroi et le devoir se mélangent pour vous en apprendre un peu plus long sur vous-même.
Je reconnais, dans cette toute première matinée passée seule, pendant que ma famille court les routes, l'exact sentiment que je ressentais en regardant le film qui m'a le plus marquée Il me semble en effet (toutes proportions gardées au niveau de l'âge, et du physique, n'est-ce pas !) être la Belle arrivant dans le château enchanté, où elle devra affronter non pas 20 mais une Bête (et laquelle !), et surtout elle-même. J'ai adoré ce film, et je crois que Cocteau a magnifiquement décrit le mélange de sentiments contradictoires qui submergent une fille ordinaire, quand elle doit pour la première fois parcourir un territoire de solitude.
Tenez, ceci, en quelque sorte :
(et puis, comme le miroir de la Belle qui réfléchira pour elle, n'ai-je pas ce blog, où je me réfléchis ?)