bavardages, causeries, conversations, colloque, conférence, discussion, échange de vues, propos, causerie babillage, causette, palabre, commérage, conciliabule, jacasserie, parlote et autres considérations
J’ai trouvé ! J’ai trouvé ce qui me plaît tant dans le livre de Valeska Gert !
C'est en pensant à quelques scènes du livre que j'ai mis le doigt dessus; en voici une :
(Valeskave, plus que pauvre, va faire la vaisselle pour gagner sa vie : « c’est le début classique en Amérique pour tous ceux qui veulent devenir millionnaires »)
« Finalement midi a sonné. J’ai poussé un soupir de soulagement, je pouvais commencer. Une deuxième personne pour faire la plonge, une dame âgée, était arrivée entre temps. Elle me regardait de travers. Je faisais la vaisselle religieusement et rapidement et elle me regardait avec de plus en plus d’hostilité. J’ai voulu la mettre de mon côté. Je lui ai souri. J’ai plaisanté. Rien à faire. Elle restait impassible. Son visage ne trahissait rien. Peut-être pensait-elle que je voulais prendre sa place. Rien n’était plus loin de mes pensées, je voulais juste faire mon travail aussi bien et aussi vite que possible. Je vivais dans mes assiettes.
Une serveuse arriva sans apporter de vaisselle sale ; je fus déçue. J’avais été embauchée pour faire la vaisselle et je voulais faire la vaisselle. C’est presque avec mépris que je regardais l’autre femme prendre tout son temps pour faire la vaisselle ; n’avait-elle aucune ambition ? Ne faisait-elle la vaisselle que pour gagner de l’argent ? »
Voici une seconde scène résumée : Valeska a ouvert son cabaret, mais elle doit tout faire elle-même, a des tas d’ennuis d’argent, et quand par hasard elle arrive à monter sur scène, au moment pile où elle s’élance, un serveur vient lui souffler qu’il n’y a plus de salami – aussi expédie-t-elle sa danse et va-t-elle acheter le salami manquant puisque, conclut-elle, « le serveur était bien trop occupé pour le faire lui-même »…
Eh bien, franchement, le ton est donné, non ? Ce que fait Valeska Gert dans son livre, c’est l’autobiographie de la soeur de Groucho Marx ! C’est pour cela que cela marche : tout, c’est-à-dire les péripéties de la vie d’une danseuse reconvertie en patronne de cabaret, est mis au service d’une dérision du réel, comme seul rempart contre le désespoir.
Et cela fonctionne : Valeska est du coup emplie d’une sorte d’énergie basée sur les instincts les plus « primaires », qui fait merveille. Tenez : les hommes qui lui plaisent sont tout simplement beaux physiquement, et elle est parfaitement « prédatrice » avec eux, les soucis d’argent priment sur toute autre considération, les autres artistes sont, sous couvert de véracité du récit, laminés par la jalousie féroce de la patronne qui en dresse des portraits à pisser de rire, ses rencontres avec les représentants de l’autorité basculent toutes dans une absurdité bien plus subversive que n’importe quel tract politique, etc.
La mauvaise foi de Valeska est mise sur le devant de façon si évidente qu’en devenant grotesque (exactement comme ses danses devaient l’être, c’est d’ailleurs le qualificatif de son affiche (sublime, entre nous) de 1928 : « groteske Tanze »), elle dévoile les faces cachées du monde. Ses danses et ses soucis deviennent les exacts pendants des gros sourcils et du cigare de Groucho Marx.
Evidemment, l’émotion jaillit de là aussi : car derrière les gros sourcils de Groucho Marx il y avait toute l’humanité du monde. Il faut un sacré talent pour, en employant les postiches à outrance, donner à voir une vérité certaine… Et derrière le récit de Valeska de sa propre vie, c’est surtout sa vaillance – car il en faut, pour grimer ainsi le réel – qui nous saute à la figure. Sans compter que, derrière sa « naïve » autosatisfaction, la dame sait fort bien ce qu’elle fait. Le passage sur la danse des prostituées est parfaitement explicite… Elle avait parfaitement conscience de la nature de son talent, et de la subversion politique qui s’en dégageait. Et du point de vue littéraire pur, le curieux style « cahoté » qu’elle emploie convient parfaitement à son propos : la forme est ici indissoluble du fond.
Je persiste donc à réclamer un accès élargi à la lecture de ce livre !
Car il serait vraiment dommage que la soeur de Groucho Marx soit enterrée sous l’Alexanderplaz de son enfance, comme, pour Woolf, la soeur de Shakespeare repose sous Picadilly Circus….