bavardages, causeries, conversations, colloque, conférence, discussion, échange de vues, propos, causerie babillage, causette, palabre, commérage, conciliabule, jacasserie, parlote et autres considérations
Je relisais paresseusement un livre d'Anita Brookner - la grande critique d'art anglaise, spécialiste de Watteau et de David, par ailleurs romancière émérite, et voilà que nos débats du moment ont interféré ...
Comme d'habitude chez Brrokner, l'héroïne solitaire, érudite et inhibée se livrait à une de ses désespérantes analyses, destinées à mettre en contraste la "vraie vie" (la séduction, la sexualité, l'accomplissement charnel) et la sécheresse de la solitude, fût-elle enveloppée de vêtements soignés et élégants, et d'une certaine aisance matérielle.... Le sujet du jour (l'héroïne était prof de fac) était "Adolphe" de Benjamin Constant, et j'admirais ce que Brookner, à travers son héroïne, nous disait de ce livre, en pensant vaguement à Paul Edel et ce qu'il en aurait dit, lui...
Et du coup, voulant préciser la pensée qui se formait peu à peu dans ma tête, j'ai sauté du lit, et j'ai lu d'une traite 5 livres de la romancière. Ce qui a conforté mon opinion... Et a fortement écourté ma nuit, mais bon.
Car les héroïnes brooknériennes sont toujours spécialistes du 19è siècle, avec une prédilection pour le romantisme français. Quand ce n'est pas Eugénie Grandet, c'est ici une allusion à Flaubert ("vomissant deux fois en écrivant le suicide d'Emma Bovary", ce qui évidemment amène l'héroïne à rejeter avec épouvante l'idée qu'elle puisse écrire un jour), là une analyse merveilleuse de Constant, donc, et du héros romantique, plus loin, seule concession à l'Angleterre, le réconfort qu'une relecture insensée de David Copperfield - plusieurs fois par jour - apporte à une jeune femme point du tout persuadée que les histoires finissent bien, etc.
Je souriais dans ma barbe, évidemment : Brookner, en filigrane, semble particulièrement de mon avis, et ce n'est pas un hasard si elle, qu'on place bien évidemment dans la grande lignée austenienne, ne dit pas un mot ni d'Austen, ni de Woolf, ni d'aucune propritétaire de ces yeux de lynx féminins qui sont aussi les siens. Le désespoir et les destinées particulièrement funestes de ses héroïnes qui, roman après roman, ne font rien d'autre que s'agiter encore faiblement avant l'acceptation d'une solitude, signe d'un "fatum" absolument désespérant, c'est une sorte de désaveu de la littérature romantique - appliquée aux destins féminins, of course.
Les héros, chez Brookner, sont soit des hommes-enfants évanescents, soit des maris ou des amants brutaux et maladroits. Ceux qui sont attirants, qui rendent les héroïnes amoureuses, passent au loin... Un désastre. C'est sans doute pour cela que certaines féministes ont bien accueilli les livres de Brookner, celles qui, comme de braves petites cathares, ne voient plus le monde que scindé en deux camps protagonistes. La réalité, et les romans brookneriens, semblent évidemment plus complexes que cela, et je me réjouissais, à la fin d'un des livres lus cette nuit (la vie quelque part ?) d'entendre Brookner expliciter ses relations avec les féministes. Hélas, il était quatre heures et demie du matin, et mes paupières s'alourdissaient. J'ai fait vaguement comme le projet d'un courrier à la Grande Dame, en me demandant quel âge on pouvait bien avoir en 2012 quand on était née en 1928, et puis j'ai sombré...
J'aurais plutôt dû persister dans ma lecture : je n'ai fait que rêver de cartons mis à la poubelle, et d'avenir menaçant.