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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 09:46

Descendue tôt ce matin dans la grande cuisine aux carreaux rouges, j'ai "buté" sur elle, enfin sur son souvenir, à chaque instant. Faut dire que la chienne du voisin était un peu devenue la nôtre - la grande maison d'à côté est bien souvent vide désormais, et Digoudi trouvait chez nous une place sur le canapé et la distraction des allées et venues, pendant les nombreuses absences de son maître.

 

Elle n'a pas eu beaucoup de chance, la Digoudi. Toute jeune, elle a percuté une voiture, et marchait donc mal, à cause de tendons disparus. Elle était boulimique, aussi, et il ne fallait pas laisser traîner à sa portée de la nourriture ; mais  ça nous rendait bien service : d'une part, elle nous débarrassait promptement de tout ce qui pouvait encore s'avaler, question gestion et recyclage des déchets elle était sacrément performante, il aurait fallu la breveter pour sûr ! Et de l'autre, elle était un bon instrument de mesure : s'il lui arrivait de refuser de manger quelque chose, on pouvait être sûr que c'était toxique. "Attention ! Digoudi a refusé de le manger ! Faut se débarrrasser de ça !". L'opinion était parfaitement unanime à ce sujet...

 

Elle avait aussi la plus grosse voix du monde, quand il s'agissait d'aboyer après l'arrivant. Les hommes mettaient ça sur le compte de son sexe : "elle fait ça pour protéger ses petits", expliquait Clopin. Je répliquais, un peu piquée "mais justement, elle n'en a pas et ne pourra jamais en avoir, alors ?" ; bon en tout cas, elle aboyait terriblement, entraînant dans son sillage un Ti'Punch brusquement réveillé, et tentait de donner une impression d'animal redoutable, alors que c'était juste une petite chienne clopinante, avec un gros ventre boudiné, et une jolie petite tête fine, au regard doux. Elle était  visiblement  persuadée que c'était son devoir d'aboyer comme ça, en guise de sonnette de jardin,  et revenait vers nous, sa queue malingre fouettant l'air, avec le  plaisir du devoir accompli, alors même qu'on avait tous soupiré "mais ta gueule, Digoudi !"

 

Elle et moi partagions donc le côté féminin de l'espace beaubecquois, plutôt  dévolu à des animaux mâles et  beaux physiquement. Je ne dis pas qu'elle était mon alter ego, m'enfin, moi aussi, souvent, disons que je clopine là autour...

 

Elle est morte hier au soir, d'un cancer métastasé dans les poumons semble-t-il,  et ce matin, rien n'est plus tout-à-fait  pareil. J'ai ouvert la porte, mais elle n'était pas derrière... Je suis allée aux poules, et la gamelle de Ti'Punch contenait encore les nouilles délaissées par le grand chien - et que Digoudi se faisait un plaisir de terminer, c'était sa première activité du matin. Dans la grande salle, pas de creux au fond du canapé, pour marquer sa place, et à côté du poële, j'ai ramassé la peau de chèvre qui lui servait de panier, quand elle venait chez nous.

 

C'était juste la petite chienne du voisin-ami-copropriétaire  qui, soupirions-nous "se tapait "l'incruste" - mais qui avait accueilli notre grand Ti'Punch et lui avait "tout appris" sur la place des chiens à Beaubec.

 

Juste la petite Digoudi.

26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 11:14

Clopin, ce matin :

 

"- Et qu'est-ce que tu lis ?

 

 - Alice Munro.

 

- ?

 

- Munro. M U N R O. Tu ne  peux  pas connaître  : elle est juste prix nobel de littérature..."

 

D'habitude, je n'emploie pas ce genre de "raillerie" à l'égard de Clopin, pénétrée que je suis de mon ignorance dans tous les domaines variés, de la charpente aux logiciels de montage cinématographique en passant par les mises bas ovines,  où il excelle. Mais justement : j'étais en train de lire Alice Munro !

 

Cela faisait des mois que Jacques Chesnel battait le rappel, spécialement à mes oreilles d'ailleurs, pour que je lise cette auteure. Il faut dire qu'elle avait a priori tout pour me plaire : canadienne écrivant en anglais, de la lignée des petites-filles de Jane Austen, c'est-à-dire de cette famille qui, pour moi, est l'avenir de la littérature (bien près d'avoir été mise au tombeau après la fougue du romanesque du dix-neuvième siècle), elle est en plus une novelliste : là encore, le Nobel a consacré une écriture  "différente".

 

Je ne sais donc  pourquoi j'ai mis tant de temps à "aller voir". Mes mauvais yeux ne sont pas une excuse, ni le fait qu'à  la réception de ma liseuse-cadeau, j'ai d'abord téléchargé les livres gratuits, c'est-à-dire les classiques -  mais  l'écriture de Munro est en fait classique ! Elle est vraiment dans la droite ligne de  ce chemin commencé avec Austen et parcouru avec Woolf, Mac Cullers, ou Doris Lessing, et encore tant d'autres. Doris Lessing surtout est comme la soeur aînée de Munro, non pas tant à cause de la durée qui les sépare, (Munro est née en 1931, Lessing en 1919) qu'à cause du rôle de "témoin" qu'elles endossent toutes deux.

 

De façon différente, bien sûr : les profonds et solides romans de Lessing, s'ils embrassent la majorité des utopies et des réalités sociales de leur temps, ont besoin de se déplier comme de grandes cartes routières. Ce qui est impossible à faire dans le cadre étroit de la nouvelle, bien sûr.

 

Mais pourtant, à travers les interstices de ce délicat art du "non-dit" que les écrivaines de langue anglaise partagent presque toutes, c'est bien le basculement d'un monde machiste vu à travers le regard féminin (je ne dis pas "féministe") qui est brossé là. Les deux écrivaines s'arc-boutent sur le quotidien, mais là où Lessing va jusqu'au bout, soulève enfin la tasse délicate de tisane  victoirienne pour mettre au jour la cruauté infinie des rapports entre les êtres, Munro pratique l'art de l'ellipse.

 

Elle use aussi  avec un brio incroyable de  la technique de "l'accéléré-décéléré", avec autant de facilité que je change de vitesse dans ma petite twingo. Par exemple, dans une nouvelle comme "Fiction" (la première que j'ai téléchargé, 99 centimes !), elle va s'attarder sur une scène quotidienne, pour ensuite, sans avertissement, partir à quelques années de là, et enfin faire un retour arrière avec la précision d'une focale, d'une optique matricielle.  Faulkner, bien sûr, était lui aussi capable de ce genre de prouesse : étourdir le lecteur jusqu'à ce qu'il perde -presque- pied, tout le mystère et le talent étant dans ce "presque"...

 

Et puis Munro cache si bien son jeu ! Par exemple, la trame à peu près identique de toutes ses nouvelles( -avec un narrateur qui peut être aussi bien masculin que féminin, et qui reproduit bien souvent, dans ce qu'il laisse deviner de lui, des traits de caractère aussi caractéristiques que ceux du Lokwood de Wuthering Heights), lui permet de nous  faire croire que les histoires qui sont racontées là sont de simples "histoires d'amour", avec les variations habituelles : adultères, amours impossibles, trahisons, souffrance et moments de grâce. Comme en plus elle traite sans détours de la sexualité féminine (qui fait tout simplement "perdre la boule" à ses héroïnes, et les conduit à vouloir dissimuler à leurs partenaires la puissance qu'ils possèdent sur elles), robustement hétérosexuelle (-mais je n'ai pas tout lu, loin de là, et peut-être Munro s'est-elle attaquée à l'homosexualité, outrepassant en cela les "allusions" woolfiennes... ), on pourrait croire tout bonnement à des "historiettes" sur fond de décennies du vingtième...

 

Or, pas du tout. Ce n'est pas cela qui intéresse Munro, car il s'agit là de vieux tapis rebattus, de carpettes usées. Ce qui l'intéresse, au moins dans les nouvelles que je viens de parcourir, c'est bien la vision féminine, et surtout le rapport des femmes entre elles. Même s'il n'est pas écrit mais suggéré (j'y reviendrai, tant j'ai été éblouie !)

 

En ce sens, il ne faut pas faire la même erreur que Pierre Assouline a commise avec Jane Campion, qui est, dans le domaine du cinéma, ce que Munro est dans le domaine littéraire : non, ce n'est pas Keats qui intéresse Campion dans "Bright Star", mais bien Fanny Brawne.

 

De la même manière, ce sont les relations féminines, entre elles mais aussi avec le monde qui les entoure, qui sont le vrai sujet de Munro. Dans "fiction", par exemple, on pourrait croire que c'est la vie amoureuse, avec un mec,  de l'héroïne qui est la matière de la nouvelle, avant de se rendre compte qu'il s'agit bien plutôt des ravages que la jalousie peut provoquer sur  une enfant (très Mac Cullersien, ce thème), dans sa relation avec  la  femme  jalouse. .. 

 

Et il y a même une nouvelle -admirable, "quitter Maverley"  ! Où le vrai sujet de la nouvelle, à savoir la relation entre deux femmes, est traité de manière stupéfiante : les deux héroïnes, Leah et Isabelle, ne se rencontrent pas une seule fois. Mais bien entendu, tout l'art de Munro est de cacher derrière les "anecdotes" -réalistes, quotidiennes, - des histoires "de couple" racontées là son vrai sujet : comment ces deux femmes vont-elles bâtir leurs vies, l'une après l'autre, avec le même homme... Suggérer, oui. Le pinceau de Munro est trempé dans ce verbe-là !

 

Ah, ces miniatures que sont les nouvelles de Munro brillent en réalité d'une telle lumière  : elles sont plus puissantes que n'importe quel projecteur, et elles balaient nos vies avec une précision tragique. Munro continue ce qu'Austen et Woolf ont commencé de construire, ce que Lessing a abordé franchement, et ce qu'une Campion dessine elle aussi au cinéma : un regard aussi incisif que féminin...

 

En France, je veux dire les écrivaines de langue française, n'y arrivent tout bonnement pas. Oh, certes, nous avons de charmants monstres, grands comme une Duras capable d'atteindre au lyrique absolu avec un sujet, un verbe et trois compléments, ou petits comme une faussement superficielle Sagan. Et nous avons de sacrées bonnes techniciennes, comme une Nothomb ou une Salvayre, sans aucun doute ! Mais une authentique héritière d'Austen ?  Il n'y en a pas, ou bien je ne l'ai pas encore rencontrée ! Non, même pas Ernaux, trop "sèche", trop "chirurgienne" pour nimber son écriture de la grâce infinie d'une Munro.

 

Je crois (mais là je divague, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance parce que PERSONNE  ne va finir de lire cet article bien trop long, donc je ne risque rien !) que c'est dû, précisément, à la différence notoire des rapports entre sexes, de l'univers anglo-saxon à l'univers français... Ce que les "féministes au petit pied" (toutes ne le sont pas), ces Dames Parisiennes, revendiquent en flûtant leurs cils eyelinés : la légendaire et célèbre "courtoisie  française" qui adoucirait la lutte des sexes, permettrait à chacune d'établir des rapports exquis avec l'autre sexe. Dire que j'ai dû entendre, par exemple, une défense et illustration de ce concept de courtoisie, s'agissant de... DSK ! Ah là là.

 

Mais il est vrai qu'au moins en surface (car le fond est lui toujours le même, hélas), le monde anglo-saxon est bien plus "rude", moins "policé" pour ce qui est des rapports entre sexes. La radicalisation des luttes féminines anglo-saxonnes, leur systématisation (lire Roth à ce sujet !) ont amené une sorte de brutalité qui permet AUSSI à une Alice Munro d'aller droit au but dans son dessin. (et à Campion également, dans la série télé "top of the lake", par exemple), ce qui pourrait me mettre mal à l'aise.

 

Il n'en est rien, grâce au format court et ramassé de chaque nouvelle, grâce aussi à l'art de l'ellipse, du non-dit, chez Munro. Je peux projeter mon inconscient dans ces interstices, moi qui, bonté divine, passe ma vie au milieu d'hommes. Je dois être une  lectrice  appropriée, parce que j'en ai BESOIN, pour faire de chaque héroïne de Munro une amie, une amie regardée avec acuité et sans admiration exagérée, une amie DECELEE, mais aussi si bien comprise et tendrement aimée. En tout cas, c'est comme cela que je lis Munro : comme j'écouterais une amie parlant, d'une voix douce, dans une chambre que l'obscurité envahit peu à peu, de l'infinie cruauté de nos vies achevées... 

24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 14:55

Bien sûr, ce n'est pas vrai : Jim est toujours vivant. Mais la "force des choses", l'implacable rouage briseur de vies, fait qu'on doit vendre sa maison.

 

Et pour la vendre, il faut la vider...

 

Autant Jim professait un souverain mépris pour les contingences matérielles ordinaires, autant il était méticuleux dans l'archivage des innombrables documents et objets parsemant la maison. Pauvre de moi ! J'avais si confiance dans son ordre et sa rigueur que je lui avais confié tout ce que je n'aurais jamais eu la patience de conserver : tout premiers textes dactylographiés, revues où l'on publiait mes courriers, textes lauréats de concours d'écriture (dans Libé et Télérama), courriers de lecteurs ou d'écrivains comme Alain Rémond, voire même premiers refus des maisons d'édition...

 

Mais la maladie l'a frappé si durement que, pendant les dernières années de solitude dans la maison de Rouen, Jim a tout laissé partir à la dérive. Les objets, les fiches, le rangement : tout s'est entassé, façon taudis ! Et la maison a peu à peu sombré dans le chaos. Mes textes sont bien définitivement perdus. Pas moyen non plus de retrouver les cassettes enregistrées lors de la première diffusion télé de "Corpus Christi" de Mordillat et Prieur, qui m'avait tant passionnée...

 

Pourtant, les albums photos, eux, ont surnagé et survécu. Le tuteur de Jim tente de les partager, avant le départ final à la déchetterie. Il faut savoir que ces albums contiennent aussi des textes, et sont pleins d'une certaine douceur... Nous avons proposé de faire une "journée d'archivage", à Beaubec, pour que les intéressés éventuels viennent récupérer les albums qui les concernent, puisqu'ils ont été confectionnés tout au long de la vie de Jim.

 

C'est d'une telle tristesse,  ces "souvenirs de la maison d'un mort" qui encore vivant ! IL faut se concentrer  sur les photos, pleines de fêtes diverses, de grandes tablées, de balades, de sourires et d'enfants. Jim en train de faire le con...

 

IL faudra bien entendu détruire aussi le piano "trois quart de queue", complètement foutu lui aussi, comme son maître. Mais tant pis, tant mieux : j'en garderai, toujours plus précieux, le souvenir de Jim installant le métronome (et augmentant la rapidité du tempo), puis  étendant ses trop petites mains sur le clavier, une serviette sur les épaules, et commençant un "Black Bird" effréné et  chantant, sans savoir que c'était de lui qu'il parlait, ou peut-être en le sachant ?

 

.

Blackbird singing in the dead of night
Take these broken wings and learn to fly all your life
You were only waiting for this moment to arise

Blackbird singing in the dead of night
Take these sunken eyes and learn to see all your life
You were only waiting for this moment to be free

Blackbird fly, blackbird fly 

http://ib.adnxs.com/getuid?http%3a%2f%2fdis.eu.criteo.com%2frex%2fmatch.aspx%3fc%3d11%26uid%3d%24UID 


Into the light of the dark black night Blackbird fly, blackbird fly
Into the light of the dark black night Blackbird singing in the dead of night
Take these broken wings and learn to fly all your life
You were only waiting for this moment to arise
You were only waiting for this moment to arise
You were only waiting for this moment to arise

 


22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 13:28

Ma voisine, qui sait beaucoup de choses, m'informe ce matin qu'elle a trouvé la parade à l'envahissante publicité : il suffit, d'après elle, "de rester sourde à ses appels du pied"

 

...

 

Ah ! De quel regard chargé d'admiration ne l'ai-je pas contemplée, à ce moment précis !

 

Franchement, Eric Chevillard, vous devriez en prendre de la graine, plutôt que cette poudre d'escampette manifestée ICI...

21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 08:26

Hier, le cousin du pauvre Jim m'a remis une dizaine de gros albums photos : en effet, il vide la maison de Rouen pour pouvoir la vendre, et il lui faut se débarrasser des centaines et des centaines d'objets amassés là. Le cousin essaie de répartir au mieux les disques, brochures, écrits divers, photos, et autres objets pouvant avoir une valeur sentimentale pour tel ou tel.

 

Sur les albums photos qui sont donc désormais en ma possession, j'apparais à peu près à toutes les pages - cela fait une drôle d'impression de se revoir vingt cinq ans plus tôt - mon dieu, que j'étais mince !

 

Et mon dieu aussi, combien de repas ai-je donc confectionnés, dans ma vie ? Les albums en témoignent formellement : ce sont des tablées à peu près partout, à Rouen, à Beaubec, ailleurs... l'ambiance est souvent la même - comme dans un film de Sautet, où c'est autour d'une table que la vie se fait et se défait.

 

J'ai commencé à cuisiner pour les autres très tôt, dès mon premier appartement,  en fait. J'avais quitté les austères petites chambrettes où je végétais seule pour m'installer avec mon premier "compagnon officiel", un grand gaillard qui étudiait l'histoire et gagnait sa vie en étant pion. Moi, je passais de petit boulot en petit boulot. Nous n'avions littéralement pas un rond, mais par contre nous avions beaucoup d'amis, dont la caractéristique première était d'être aussi démunis que nous :  étudiants pauvres, boursiers pour la plupart, qui tentaient leur chance à l'université.... C'était aussi des années allègres et  pleines de promesse : nous étions tous aussi légers que nos porte-monnaies !

 

Ca a donc commencé dans l'austérité la plus totale. J'avais bien, dans ma kitchenette, des gobelets, des assiettes et des couverts en abondance : c'était facile, les restaurants universitaires les fournissaient "gracieusement". Mais à part trois casseroles et deux poëles, je n'avais rien d'autre pour "faire la cuisine". Or,  les copains, les amies, préféraient tout de même les dînettes improvisées aux mauvais  repas bon marché des restaus U - surtout le soir, où, sur les campus, ne restent plus guère que les étudiants boursiers, et où la tristesse pèse sur les marmites...

 

Voici comment je procédais : je récurais soigneusement la cuvette dont je me servais pour la vaisselle. Je faisais cuire du riz blanc, en grosse quantité. Je délayais des petites boîtes de double concentré de tomate jusqu'à obtenir une sorte de jus, qui colorait de rose les grains de riz premier prix. J'ajoutais à cela des oeufs durs coupés grossièrement, et des boîtes de thon entier nature (moins chères que les miettes à l'huile). Je touillais le tout dans la grande cuvette, et je l'apportais dans la seule pièce à vivre de l'appartement.

 

On posait une nappe sur la moquette marron, les assiettes et les couverts tout autour, on s'asseyait à même le sol et on se partageait "la Patouille", comme je l'appelais. Notre seul luxe était la bière : nous achetions de la Valstar verte, réputée plus alcoolisée que la Valstar rouge,  mais un peu plus chère...

 

Oui, c'est comme cela que j'ai commencé à cuisiner pour les autres : à un degré de gastronomie voisinant le zéro absolu, ou tout au moins aussi peu élevé que le coût du repas !  Mais je ne savais pas, en remuant la Patouille, que jamais plus je ne m'arrêterai. Et que j'y trouverai un plaisir renouvelé, continu, absolu. Les assiettes pleines, au-dessus desquelles s'entrecroisent des mots légers, sont pour moi ce que les  libations, sacrifices, offrandes et autres hécatombes étaient aux anciens Dieux : un signe de confiance dans le destin, l'attente d'une frairie pleine d'allégresse...

 

Et je suis contente, aujourd'hui, quand je referme les lourds albums où le pauvre Jim a gardé le souvenir de nos années communes, que ce dernier en ait eu sa part...

15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 10:36

C'est une mauvaise habitude, mais je dois l'avouer : il faut, surtout l'hiver, que Clopin soit absent pour que je m'occupe vraiment de mon grand âne Dagobert.

 

Surtout depuis quelques années. Je le soupçonne de ne s'être jamais vraiment remis de la mort de sa première femelle, la douce Nanette - quand la suivante, la farouche Quenotte de la Brande, est arrivée, c'est elle qui a pris les commandes. L'hiver passé entre la mort de l'une et l'arrivée de l'autre a été mauvais, pour le grand mâle. Clopin et moi en sommes sûrs : il a eu une "dépression nerveuse" asine, compliquée du coup (Freud serait là...) de problèmes respiratoires...

 

Nous le ménageons donc : plus question de l'atteler à la carriole, l'été, pour balader des flopées de copains et d'enfants. Il est le plus souvent dans le champ du haut, isolé, à regarder au loin les autres animaux...

 

Il a blanchi du poil, aussi, ce qui ne serait pas grave si cela ne s'accompagnait  d'une maigreur que je ne m'explique pas. Son râtelier, garni tous les jours, reste plein : l 'âne a perdu son appétit. Tout juste s'il daigne avaler le son soufré qui améliore son emphysème, et s'il croque, par gourmandise, les céréales granulées répandues dans  le râtelier.

 

Oh, bien sûr, quand j'arrive dans le champ, il vient toujours vers moi, me reconnaît, et s'il le pouvait, il me serrerait la main ! Mais il me paraît fatigué et "absent" : est-ce qu'un âne peut connaître le spleen baudelairien ? Dans quelques semaines, il va rejoindre Quenotte : mais l'ânesse est, elle, en pleine forme - elle et le petit Eloi (enfih, "petit", c'est une expression, parce que l'ânon va bientôt dépasser sa mère !) ne laissent  pas une miette du foin quotidien, je peux l'assurer - comment cela va-t-il donc se passer ?

 

J'aime tant cet âne, et nous avons vécu tant de choses ensemble - un voyage en trois jours à Dieppe, des balades sous une pluie épouvantable, des sorties en pleine neige, des retours nocturnes sur des sentiers herbus, et puis cette grosse tête qui venait se poser sur mon épaule, l'été, quand nous sortions regarder les étoiles... Il n'est pas si vieux que cela, à peine plus que le Clopinou, et les ânes ont normalement une espérance de vie de trente-cinq à quarante ans.

 

Alors ? Je m'inquiète, et je voudrais que Clopin me garantisse que tout va bien. Bon, ce soir, ce sera carottes pour  le grand Dagobert, d'abord, et aussi betterave bien sucrée : il adore ça.

14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 11:01

Comme tous les ans, voici Clopin parti au ski, et moi seule dans la maison. J'ai toujours aimé ça, parce que sont des moments où je vis le plus dans une "demeure entourée" - les animaux à soigner, la maison à chauffer, une certaine indépendance, france cul aussi fort que je le souhaite  et la possibilité de me nourrir, si j'en ai envie, d'une boîte de raviolis même pas bios - ma solitude se déroule dans un cocon aussi dense que ceux des vers à soie... 

 

D' habitude, la semaine s'écoule dans des rêveries et des songes, des velléités et des bouts de phrases jetées sur des papiers, "pour plus tard",  juste le temps qu'il faut pour que l'envie de revoir les miens m'assaille et m'empoigne. Quand ils reviennent, avec à chaque fois des choses à raconter, certes je n'ai pas grand'chose à dire, mais c'est déjà tellement bien qu'ils reviennent tout court...

 

Cette année sera différente. Clopinou, pour la première fois de sa vie me semble-t-il (sauf peut-être les deux premières années ?) n'est pas parti avec son père, concours oblige, et souhaite passer une partie des vacances ici : il m'a demandé de l'aider à réviser : comment refuser un tel service, alors que le garçon jette dans cette dernière ligne droite toute son énergie et sacrifie allègrement loisirs et petite copine ?

 

Ma solitude sera donc de très courte durée, mais elle ne m'en  sera pas moins profitable, j'en suis sûre. Je sais que je ne vais pas très bien en  ce moment, trop d'incertitudes m'entourent et le découragement me guette trop souvent. Ce sera l'occasion de remettre un peu d'ordre dans ma pauvre tête : mon chien étalé sur le tapis et rêvant qu'il court (ses pattes en témoignent !) pourra toujours, en cas de besoin aigu, me témoigner son attachement. Nos bêtes sont très douées pour ça...

 

Ah et puis un dernier mot : le livre de Houellebecq se termine sur la phrase : "il n'avait rien à regretter". Je crois que, précisément, tous les non-lecteurs de "Soumission" peuvent en dire de même !

 

13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 14:57

Mais j'espère qu'il vous ouvrira l'appétit ; c'est fait pour !

 

Bon, alors si vous le souhaitez, vous pouvez me laisser votre impression perso à vous tout seul hein,  en m'envoyant un mail à : clopinetrouillefou@gmail.com.

 

 

Et à bientôt (très ! promis !) pour le VRAI film !

 

 

  BANDE ANNONCE DES RACINES ET DES HAIES

 

 

 

(faut cliquer)

 

13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 10:41

Prise par les préparatifs du film, j'en ai complètement oublié ma résolution de parler ici, "en toute objectivité", du dernier bouquin de Houellebecq, qui fait un véritable carton - sans doute à cause de l'odeur de soufre qui l'accompagne.

 

Eh bien, à la lecture, je vous le dis franchement : l'odeur de soufre s'évanouit, pour laisser place à une fragrance bien moins excitante et fort peu ragoûtante, telle qu'on pourrait la sentir,parfois, au fond du pantalon trop large d'un triste Auguste de cirque.

 

Auguste avec lequel Houellebec partage encore un autre trait : les pompes trop larges, qui   relèvent elles aussi du même registre - ne parle-t-on pas d'"écrase-merdes" ?

 

Soupir, parce qu'H. est si diablement doué ! Pourquoi ce don ne vient-il qu'aux doigts d'un bouffon qui se veut sinistre ? 

 

Voilà le point : Houellebecq part tout simplement d'une des plus sinistres rengaines du Front National, à savoir que la France est en train de s'islamiser à toute vitesse. Il brode, autour de ce prédicat, une sorte de "politique-fiction", où, dans un avenir proche, les partis traditionnels de droite et de gauche étant totalement décridibilisés (bon, là pas besoin d'être Houellebecq pour l'analyser !) , et la société à la dérive,  seul un nouveau parti, représenté par un chef charismatique, pourra sauver la France de la tentation du fascisme. Ce nouveau parti serait "musuman et modéré". Il tendrait vers une nouvelle définition de l'Europe, reconstituant peu ou prou, via des alliances avec les pays musulmans du pourtour méditerranéen, l'ancien empire romain...

 

C'est écrit à la ligne claire, les idées qui s'expriment là font référence aux débats d'aujourdhui, les références de H. sont sérieuses, documentées, les analyses économiques et politiques "se tiennent". Alors, pourquoi ai-je eu tant envie de hausser les épaules et comme la main qui me démangeait ?

 

Je sais que Bernard Maris, par exemple, admirait beaucoup Houellebecq, à cause de la liberté de parole de ce dernier, de son sens de la provocation, et de la pertinence de l'analyse issue du regard froid, sans compassion mais sans complaisance, que l'écrivain porte sur la société et ses contemporains.

 

Mais les balivernes de ce livre, bien qu'elles puissent paraître d'un cynisme candide - le même cynisme candidre qui qualifie le mieux leur auteur, sont grotesques. Elles ne seraient QUE grotesques, on pourrait s'en amuser franchement. Mais elles sont aussi pernicieuses. Je suis sûre de ce que je dis : des lecteurs de ce livre vont prendre pour argent comptant les élucubrations du pauvre pitre pirouettant. Il y a de l'auto-humiliation, sans arrêt, chez Houellebecq. Ses lecteurs ne vont pas le voir, ou bien, volontairement, pas s'y intéresser, ou encore affirmer le contraire... Tant il faut bien dire que Houellebecq a définitivement raison sur un point : ses contemporains sont bel et bien, pour l'écrasante majorité d'entre eux, des cons ! 

 

Or le héros Houellebecquien, qui partage tant avec son auteur, est si pitoyable qu'il faudrait en réalité, non pas ricaner avec lui, mais juste hausser les épaules. Songez qu'avec sa "ligne claire", Houellebecq parsème son bouquin de scènes de culs aussi précises que dérisoires - et suffisament pronographiques  pour qu'on puisse confondre, pour lui, les ardeurs des étreintes de celles des épreintes ! Tout est à l'avenant. Le héros, 45 ans aux fraises, est lâche, dénué des sens moraux les plus élémentaires (par exemple, s'arrêtant dans une station-service, il découvre des corps déchiquetés par un attentat, et plus rien autour. Il gagne la ville suivante. S'arrête-til dans un commissariat, un hôpital, tente-t-il de donner l'alerte ? Non, il cherche un hôtel...  Sa mère meurt-elle en province,  isolée ? Le héros non seulement ne se déplacera pas (il a pourtant, un moment, caressé l'idée de se faire héberger par elle, en cas de guerre civile !) mais la laissera être inhumée au carré des indigents. Etc.) 

 

Pitoyable, enfantin, cynique et dérisoire, Houellebcq décrit son milieu professionnel (l'enseignement supérieur) à l'avenant. Tout est ici aussi veule que le héros. Quant aux femmes - ce n'est pas que Houellebecq les "hait", ou bien qu'il cherche avant tout à les "dominer". Il se contente de les "chosifier", dans la plus pure traidtion machiste, et ne leur promet, sombrement, qu'un avenir guère éloigné à celui qu'Hitler avait assujetti aux "fraulein". Bouffe plus plumard, et soumission... pour que la pauvre petit quéquette houllebecquienne se redresse encore parfois, il lui faut du 15 ans d'âge, pas plus. Et dans son assiette, des ortolans cuisinés par une seconde épouse. Le tout mijotant dans une société tout aussi raciste, éllitiste, machiste qu'un émirat arabe...

 

Oh, on pourrait trouver bien sûr, à cette entreprise de démolition, quelque chose d'énergique et de nécessaire. Comme une peinture d'ENSOR, tenez, à qui elle fait constamment penser, bien plus qu'à ce "HUYSMANS" dont le héros est spécialiste...

 

Mais Ensor était animé au moins lui, par la colère. Houellebecq (et je frémis aux lectures "pieds de la lettre" que son livre va occasionner !) n'est animé que par le plaisir masturbatoire d'une sorte de "revanche" apocalyptique sur son propre destin. "Maman, pourquoi tu m'as fait j'suis pas beau". Ce n'est plus un stylo qu'il manie, mais les doigts qu'il vient tout juste de se sortir du cul, sans s'apercevoir que le monde excrémentiel qu'il décrit ne provient, finalement, que de son propre fondement.

 

ensor-l-intrigue.jpg

10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 11:59

Grosssssse engueulade avec Clopin, hier, autour du film. Il a soupiré ce matin que " les engueulades, c'était déjà le cas pour la Bergère, mais que cette fois-ci c'était encore pire avec les Racines, et que dans ces conditions, on bazarderait "tout" après le film."

 

Tout, ça signifie l'association Beaubec Productions, le matos, et l'envie de cinéma qui va avec.

 

J'en frémis encore, mais comment faire, puisque nous n'arrivons pas à nous respecter mutuellement  ? Dès que j'ouvre la bouche, j'ai l'impression qu'il tente de me la faire fermer... Et dès qu'il me demande quelque chose, il a l'impression de devoir quémander,  en me flattant en prime...

 

L'équation  devrait être néanmoins fort simple, : le film, c'est lui ; mais il a besoin de moi.

 

Oui, mais ça ne marche pas comme ça. Le film, c'est lui, ça, OK. Mais le "besoin de moi" est beaucoup plus discutable. Je ne suis pas assez idiote pour me croire irremplaçable, et les services que je peux rendre (le scénario, la musique) pourraient tout aussi bien être le fait de quelqu'un d'autre, voire de n'importe qui. 

 

C'est un peu le même problème que "les chantiers beaubecquois" : à savoir que l'intendance est indispensable, et c'est bibi qui s'y colle. Mais je pourrais aisément être remplacée !  Alors que restaurer une toiture, construire une maison ou poser un parquet de chêne, ce n'est pas à la portée du premier quidam venu...

 

Je souffre donc, ce que Clopin ne peut et ne veut pas comprendre, de sa trop grande compétence à lui. C'est paradoxal, puisqu'il a réellement besoin de moi... Mais je suis persuadée que si je n'existais pas, la maison serait à peu près identique à ce qu'elle est maintenant, et que les films  seraient tournés eux aussi, avec le même résultat !

 

C'est sans doute cette conviction qui guide certaines de mes réactions, incompréhensibles et pénibles pour Clopin. Par exemple, ce qu'il appelle "mon besoin maladif de reconnaissance", qu'il ne circonscrit d'ailleurs pas qu'au film mais à tous les compartiments de ma vie.

 

A-t-il raison ? Oui et Non, comme souvent. Il se trompe quand il croit que c'est le besoin de reconnaissance "sociale" qui me guide. Mais il est vrai que j'ai besoin d'une certaine  "reconnaissance" : la sienne. Voilà. Je voudrais qu'il me soit reconnaissant des efforts que je fais pour  lui. Car pourquoi en faire, s'il ne m'en est pas reconnaissant ?

 

Ce n'est pas "mon" film, au sens où, quand j'écris une nouvelle, c'est "ma" nouvelle. Ici, ce qui me guide, c'est l'envie de faire quelque chose pour lui, et avec lui. Ca ne veut pas dire que je me moque du film, hein, puisqu'il traduit des préoccupations que je partage désormais avec Clopin. Mais ça veut dire que ma première motivation est notre relation à lui et moi, pas la production d'un documentaire (de plus... ) sur le bocage !!! 

 

Le malentendu est donc complet.Le bocage tourne au blocage !!!

 

 

Bon, je griffe et maugrée, mais je vais quand même le finir, ce p... de film à la c...   Et je prends la résolution ferme et définitive de ne plus parler de ma posture, de  mon rôle dans l'aventure - à condition cependant que Clopin m'écoute un peu plus, quand je tente de suggérer une modification ...

 

A part ça, y'a des FÔTES dans "Soumission". Houellebecq mélange l'adjectif "laîque" avec le nom commun "laïc" ! Franchement, y'a pas de correcteur chez Flammarion ?

 

 

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