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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 11:31

J'ai eu très peur, une fois arrivée chez Philippe (dit Babou) : Jim était quasiment catatonique, et l'on voyait qu'il était très mal. J'ai cru qu'il avait encore "descendu un palier", puisque c'est ainsi qu'Alzeihmer développe son sinistre travail.

 

Marine P., qui avait été le chercher à l'EPAHD, m'expliquait que c'était la non-reconnaissance de la cour de Babou, (il habite une petite maison à Sotteville les Rouen), qui avait ainsi affecté Jim. Nous étions 6 autour de lui : je crois qu'il ne reconnaissait guère que Babou, Martine et moi, et que cela aussi expliquait sa détresse palpable...

 

Fort heureusement, car tout ceci était d'une tristesse inconcevable, Jim a commencé à s'animer un peu, puis beaucoup, et a fini, lors du repas, pendant que Clopin lui jouait de l'accordéon, que Babou avait empoigné sa mandoline et que nous discutions autour d'un irish stew, par communiquer franchement ! Des mots lui revenaient, il fredonnait  pour tenter de nous faire comprendre son état d'esprit, il suivait la conversation et a même essayé d'aider à l'accordage des instruments.

 

Nous lui avons mis de la musique : il a suivi avec un intérêt passionné les mélodies...

 

Franchement, c'était devenu chaleureux - et j'ai raconté un peu le passé de Jim, sa  bizarre personnalité, la profondeur de son intelligence et sa générosité.

 

Babou avait eu parfaitement raison d'organiser un tel repas autour de lui : nous recommencerons !

Published by clopine - dans Vies de Jim
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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 15:09

Je viens d'ouvrir une nouvelle catégorie d'articles : petites histoires de tournage. J'ai l'intention d'y relater mes impressions de scénariste de documentaire, et puis ce sera une trace du travail de Clopin.

 

D'autant que, comme à chaque fois que l'on fait un pas de côté, qu'on pousse, même légèrement, le quotidien, les surprises, bonnes ou mauvaises, sont au rendez-vous. Ce matin, tenez. Qui aurait cru qu'un documentaire comme "des racines et des haies", sous-titré "préserver le bocage du pays de Bray" (mais cela va changer, le sous-titre sera sans doute, désormais "histoire d'une prise de conscience collective") allait me mener à... Proust ? Certes, je suis en ce moment plongée dans la relecture de la Recherche, et donc, à la table du petit déjeuner, mon tome de la pléïade est posé grand ouvert. Mais de là à lire à voix haute...

 

Donc, récit !

 

Hier après-midi, Clopin et moi sommes allés fouiner aux archives départementales de Rouen. En effet, dans le tournage du documentaire, il est prévu d'enchaîner des prises de vue aériennes (du haut... d'une montgolfière !) par un "zoom" sur une carte, un plan, un terrier... représentant le bocage brayon du 18è siècle.

 

Nous avions été appâtés par le copain historien qui participe au film. En effet, ce dernier nous avait raconté que, dans le temps où il passait sa maîtrise d'histoire, il avait persuadé un vieux noble du Fossé, le baron de Bosmellet, de remettre aux Archvies, en fonds privé, une splendide série de documents, dont un plan en rouleau, si précis qu'il faisait la différence entre poiriers et pommiers, et qui était en couleur. Exactement ce dont nous avions besoin pour le film...


 

Hélas. Malgré les recherches les plus pointues de deux archivistes qui se sont dévoués pour nous toute l'après-midi, nous n'avons trouvé nulle trace de ce plan. Mais nous ne sommes pas repartis bredouilles : l'archiviste nous a permis de photographier (mauvaise photo, prise d'un téléphone portable, mais enfin utile pour présenter le tout à notre historien) quelques cartes et plans qui pourraient convenir. Le plus extraordinaire était sans conteste le terrier du fief de Morimont, dépendant de l'abbaye de Beaubec la Rosière, et qui est à lui seul une véritable oeuvre d'art...terrier1.jpg

 

terrier2.jpg

 

  (et Proust dans tout ça ? Et les genoux de chèvre ? Attendez donc, cela va venir, bon sang d'bois.)

 

Ce matin, toujours dans le cadre du tournage du film, visite de JMD. JMD est un grand gaillard, conseiller à la Chambre d'agriculture, qui, depuis 1996, fait signer des contrats aux agriculteurs - aide financière contre préservation du bocage, prise de conscience de l'importance de la relation entre la haie et l'élevage, bref, du bon boulot. Nous avons donc prévu de filmer une signature d'un contrat de ce type, et JMD a accepté de faire partie de l'aventure : il s'agissait de rédiger le courrier de demande d'autorisation de tournage.

 

Bien évidemment, nous lui avons raconté notre après-midi aux archives, et lui avons montré les photos du terrier de Morimont : JMD était intrigué : lui qui sillonne le territoire depuis trente ans, il avait du mal à situer le plan. Les noms d'Esclavelles ou de Massy l'aidèrent, ainsi que la page de garde du Terrier, qui mentionne l'appartenance du côteau à l'abbaye cistercienne de Beaubec (du 12è siècle).

 

Clopin, tout ébahi qu'il était de la beauté du plan, regrettait pourtant que ce fût un côteau. Le bocage brayon, lié à l'élevage, prétendait-il, a surtout existé en fonds de boutonnière, là où il n'y avait pas de marais mais moins de cultures, plutôt que sur un côteau. Et JMD de renchérir, en parlant la toponymie du coin...

 

Or j'étais précisément en train de lire les pages où Brichot démontre au narrateur les erreurs commises par le curé de Combray, en matière de toponymie ! Mon sang n'a fait qu'un tour : j'ai lu à haute voix les explications sur les termes de "bricq", de "dun", de "holm"... M'émerveillant de la coïncidence de notre conversation avec ma relecture...

 

Clopin m'a demandé pourquoi Proust avait inclus de telles considérations dans la Recherche. Je ne suis sûre de rien, évidemment, mais enfin il me semble assez compréhensible que la toponymie, qui dévoile le sens caché de noms trop quotidiens pour qu'on y fasse attention, ait bigrement intéressé Proust, qui passe son temps à dévoiler, justement les sens cachés de nos vies. Et puis le passage en question est la rectification des erreurs du curé par Brichot. Or, Proust ne fait également que cela : son narrateur se trompe constamment, et il lui faut sans cesse rectifier les erreurs. "Ce qu'on croit vrai ne l'est jamais..."

 

JMD, qui m'écoutait, s'est alors exclamé que "c'était exactement cela" ;"c'est comme pour les genoux des chèvres", nous a-t-il expliqué...

 

???

 

Sachez donc, ô heureux visiteurs de ce blog, que pendant six ans de sa vie, patiemment, JMD a recensé des  chèvres -  et  leurs genoux, qui, quand ils sont trop gros, portent atteinte à la santé et à la productivité des animaux. Tous étaient intimement persuadés que la pathologie des gros genoux était héréditaire : il convenait donc d'établir soigneusement la généalogie des troupeaux. Jusqu'à ce que la recherche scientifique démontrât que non, rien de moins héréditaire :  Il s'agissait de microscopiques virus, proches de celui du SIDA, qui affectaient ainsi les bêtes...

 

J'étais absolument ravie de notre conversation, qui, j'en suis sûre, aurait intéressé Proust, si évidemment il avait été là.

 

Du coup, je suis retournée à ma lecture en divagant un peu. Ce caractère changeant de nos connaissances, ces erreurs démontées les unes après les autres mais renaissant sans cesse, cette impossibilté de fixer un portrait, un paysage, une sensation, un souvenir, car tout est mouvement, transformation,transmutation même : l'essence de l'écriture proustienne, me rappelaient l'expérience de la trajectoire terrestre autour du soleil. C'est un type de ma connaissance qui me l'avait enseignée, à l'aide d'un téléscope muni d'un cercle de papier blanc, où un point noir représente le soleil. En quelques secondes, ce point noir se déplace de plusieurs centimètres. En une minute, il sort du cercle, qu'il faut repositionner. C'est une expérience fort simple et fort intéressante, qui permet de constater que nous vivons sur une toupie,  lacée  à une vitesse folle dans l'univers, et qui ne cesse de tourner et tourner encore, sans aucun point de fixation... Et cette expérience aurait bien entendu convenu tout-à-fait au propos proustien. D'autant qu'il me souvient que Proust était fort agacé quand on commentait son oeuvre en célébrant son "analyse microscopique". "Non, tempêtait Marcel, j'écris plutôt avec un télescope !"

 

Je crois que je comprends parfaitement ce qu'il veut dire ! Et comme je suis parfaitement d'accord avec lui, et pour suivre là aussi son exemple, plutôt que de laisser ma conversation matinale retourner au néant, je décidai de m'astreindre à l'écrire.

 

ahaha.

 

 

 

22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 13:35

Chez Assouline, mon "ami-de-net" Jacques Barozzi m'a demandé, faussement innocent comme à son habitude, de faire preuve de "solidarité féminine" avec Valérie T., et voulait savoir si je considérais Julie G. comme une garce...

 

Je lui ai répondu ceci, qui est au moins sincère :

 

"

Jacky, je suis d’une génération où l ‘on lisait Willem Reich et son « écoute, petit homme », de Beauvoir et ses amours « nécessaires et contingentes », où l’on participait à des « cafés femmes » (non mixtes) et des « groupes femmes » où l’on discutait de « sexualité et politique », où l’on lisait sexpol, justement, où l’on descendait dans la rue pour défendre le droit à l’avortement en se faisant courser par des CRS fort peu galants (je me souviens d’une manif où j’étais allée, en portant les « sabots » à la mode en ce temps-là, qui sont évidemment restés au beau milieu de la rue Jeanne d’Arc, quand les flics ont attaqué. J’ai couru salement vite, mais je me suis blessée gravement la plante des pieds, sur les débris divers qui jonchaient la chaussée, comme une petite sirène du MLF, ahaha. Est-ce là que j’ai commencé à clopiner ? fin de la parenthèse), bref, une période où, non seulement le féminisme était un combat, voire parfois un combat de rue, mais encore où on tentait d’appréhender par la raison les rapports entre sexes, pour les faire évoluer.

 

Le sida n’avait pas encore étendu son ombre noire et glacée. Ca se faisait dans la joie et la bonne humeur, et nous expérimentions des relations que nous voulions basées sur la liberté et l’égalité, qu’il s’agisse de laver les chaussettes ou d’aimer sans entrave. (je dis bien « aimer », et non « jouir », car nous avions nuancé le message de 68, et sa brutalité consumériste, d’espoirs plus hédonistes).

 

Eh bien, dans ce mouvement d’idées, de révoltes et d’éclats de rire, (je croyais naïvement, comme tout le monde, que ce n’était qu’un début, qu’il fallait continuer le combat, et il fallut Coluche pour me désillusionner), on analysait le mariage comme une prostitution légale, la fidélité comme une réponse à un sentiment bien laid : la peste émotionnelle de la jalousie.

 

Bien sûr, cela débouchait sur une vaste pantalonnade : on en arrivait à considérer le « non » d’une fille comme l’expression d’un repli petit-bourgeois, d’une gêne de « coincée du cul »… Moi qui vous parle, j’ai ainsi eu un dialogue assez raide avec un étudiant africain, qui, devant mon refus d’aller au lit avec lui, m’a sorti que « si je disais non, c’est que j’étais raciste ». A quoi je lui ai répondu que « si je disais non, c’est surtout qu 'il é tait con », et j’ai haussé les épaules. Et  le concept de  "peste émotionnelle" ne tenait certes pas compte de l'inagalité devant la beauté physique, et était parfois bien commode pour se comporter comme des garces, ou des gentils petits salopards...

 

Il y avait donc de sérieuses dérives, comme à chaque fois qu’une théorie sociale, comportementale, apparaît : le « pied de la lettre » de la vulgate féministe amenait des excès, comme le « pied de la lettre » des théories de Françoise Dolto allait faire certains ravages dans le rapport mère-enfant, comme le « pied de la lettre » de la psychanalyse freudienne allait aboutir à des aberrations (je pense à la culpabilisation des mères d’autistes, par exemple).

 

Mais cependant, dans ce bouillonnement, il y avait bien une idée essentielle : à savoir que les rapports entre hommes et femmes pourraient peut-être, éventuellement, être débarrassés de toute la peste émotionnelle qu’une construction sociale comme le mariage engendre automatiquement.

 

Valérie T. est, d’après moi, atteinte de cette peste, qui contamine d’ailleurs toute la société. Je ne vois pas quelle « solidarité féminine » pourrait s’appliquer là. Julie G. en est éclaboussée également.  Et le seul message, fort peu réconfortant à mon sens, que j’aurais envie de leur délivrer, serait de vivre pour elles-mêmes, par elles-mêmes, et de reconsidérer attentivement leur  rapport à des hommes « de pouvoir ». . Même si ce pouvoir, d’après Eric Chevillard, n’a été acquis que pour permettre à « au moins deux types qu’il connaît, et au physique plutôt ingrat, d’enlacer de belles femmes… » (wouarf)!

 

 

un enfant si je veux quand je veux

 

 

20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 12:41

Je me sens si rassérénée, si étonnée aussi - un peu comme une personne persuadée de marcher dans des sables mouvants, et qui sent soudain, sous ses pieds, une planche solide qui traverse le marais de bout en bout... Il faudrait, comme pour les soldats, ériger un monument "au prof inconnu" - celui qui, sans vous connaître autrement que par les traces de vous que l'on peut deviner dans votre progéniture, fait basculer la vie de votre enfant dans un sens qui vous plaît infiniment.

 

Pouh, quelle phrase : si, après ça,  on ne s'aperçoit pas que je relis Proust en ce moment...

 

Allez, je vous raconte.

 

Nous étions, Clopin et moi, un peu abasourdis devant Clopinou. Celui-ci, entre autres procédés adolescents visant à tuer le père, la mère,  le frère voire toute la famille, plus le chien par dessus le marché,  trouvait parfaitement logique de dénier tout autre intérêt aux études que celui, purement pratique, de  fournir un moyen de gagner le plus d'argent possible. Nous avons des amis à qui c'est arrivé :  plutôt de gauche, altermondialistes, écolos et généreux, ils se sont retrouvés avec un fils trader à Londres, et l'autre embarqué dans une "carrière" qui comprend, entre autres compromissions avec un ordre du monde injuste,  un mariage catholique avec une fille de la grande bourgeoisie. Ah là là. J'en tremblais d'avance...

 

Et j'en étais arrivée à bénir les mathématiques, car Clopinou ne les aimait pas trop, ce qui lui "bouchait" l'accès à HEC (ouf !) . Cependant, les différents projets du Clopinou, devenus flous, ne comportait jamais la marque de l'intérêt ou de la passion. Et c'était toujours en terme de "carrière" (diplomatique ?) ou "d'argent" que Clopinou projetait son avenir devant nous.

 

Clopin a fait intervenir le frère aîné, qui jouit d'une autorité non niable chez le petit frère, depuis toujours. Et encore plus depuis qu'il est devenu ingénieur informatique dans les jeux vidéos, à Montréal... Le grand frère a ainsi soufflé au petit que certes, gagner de l'argent est fort rassurant voire agréable, mais qu'il faut aussi pouvoir le dépenser, donc disposer de temps . L'argument, tout pratique et non idéaliste, devait porter son germe chez Clopinou, qui n'a jamais fait preuve d'un quelconque sentimentalisme...

 

Mais ce n'était pas suffisant pour remporter le morceau. Et c'est là que mon prof inconnu (enseignant en prépa Turgot) intervient. Car si Clopinou semble mépriser l'étude comme moyen d'acquisition de Savoir, et  lui accorde juste l'intérêt du Pouvoir, il a cependant toujours su distinguer certains de ses profs - le prof de français de quatrième, la prof d'anglais de seconde, les profs d'économie et de philosophie de la terminale. Quand il en parlait, sa voix se chargeait d'une sorte de respect, que j'ai retrouvé hier, incidemment, au sujet de  son prof d'économie.

 

Clopinou ne m'a pas dit son nom, mais c'est bien à la suite de conversations avec ce prof, visiblement admiré, qu'il a bâti le parcours qu'il va tenter d'accomplir (et mes voeux de réussite l'accompagneront, cette fois, sans aucune réserve !)  A savoir la réussite au concours d'entrée de l'ENS (paraît qu'il a toutes ses chances), une filière axée sur l'économie, "l'agrégation à 24 ans" (mon Clopinou ne manque pas d'ambition),pour accéder à  une carrière universitaire qui lui permettrait à la fois de s'assurer un revenu confortable tout en préservant son temps de loisir,  avec, en parallèle, "parce que cela l'intéresse vraiment " (alléluia !!!), des études de philosophie.

 

J'ai juste appris que "son prof avait voté Mélenchon", et qu'il influence tant Clopinou qu'il se verrait bien, plus tard, enseigner à son tour l'économie au lycée Turgot, ou dans un lycée équivalent loin de Paris.

 

Car Clopinou, comme moi, n'est pas attiré par la capitale. Nous partageons tous les deux une certaine stupéfaction devant la brutalité de la vie parisienne, qui ne peut être adoucie que par le pognon, ce qui personnellement me débecte un peu. Certes, si une voiture de maître vous conduit faire vos courses chez Fauchon, vous appréciez à sa juste valeur la beauté de la Ville, protégé que vous êtes d'une certaine réalité. Mais si vous devez vous enfoncer dans ses entrailles, c'est une autre chanson. Les trajets en métro sont stupéfiants d'horreur - ce que Clopinou décrit comme "le métro ? Tu y es juste une merde, parmi des milliers d'autres merdes." Il ajoute : "bon, il y a quand même un peu de solidarité, mais ce sont juste quelques gestes codifiés, et accomplis sans aucune sorte d'échange".

Il a ainsi repéré :

- l'aide à la descente de poussette, quand un escalier se présente. Mais si l'aidée remercie, l'aide, lui, s'éloigne sans un mot.

- les portes de sortie maintenues de la main pour le suivant, là aussi sans un regard

- la cession de la place assise pour les personnes âgées.

 

Mais, comme moi, il peut difficilement supporter la mendicité, la vraie, la terrible (celle qui n'existait pas dans mon enfance). La mère roumaine portant un enfant trop lourd et trop grand, qui souffre d'être encore tenu dans les bras, mais il faut apitoyer à tout prix. L'homme encore jeune et au regard vitreux. Toute la petite humanité souffrante dans la grande indifférence des "milliers de merde",  parce qu'on ne peut donner à tout le monde. Les corps qui trouvent moyen de s'ignorer dans la promiscuité. L'air lourd, nauséabond, malsain - Clopinou se plaint de douleurs aux poumons.

 

Nous avons beau lui vanter la richesse culturelle incomparable, les opportunités de sorties, de concerts, de cinémas, les musées et l'histoire architecturale, il balaie le tout d'un revers de la main. Il est persuadé que la vie dans une grande ville de province, comme Rennes par exemple (où existe une antenne de l'ENS) offre tout autant de prise à la culture, tout en préservant les habitants de l'égoïsme insensé et de la rudesse de Paris.

 

Je ne lui donne certes pas tort...

 

 

 

 

 

 

 

19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 16:10

J'entre dans ces tableaux comme si je poussais la porte d'une demeure familière. Les toiles représentant la vie paysanne en Flandres sont si réalistes, moqueuses et tendres à la fois qu'il me semble sentir les odeurs : le foin et les bêtes dans les demeures, la chaude haleine des étables, et entendre le bruit des cornemuses - ce bruit si incroyable, archaïque, qui mêle le cri de la bête dont le cuir a servi pour confectionner le sac d'air, et le mouvement de la mer, contemplée de la grève par l'homme qui a, le premier, tenté de traduire son souffle d'écume en musique.

 

 

 

cornemuse1.jpg

 

 

18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 12:02

Je suis de retour d'escapade à Paris, où j'ai passé deux jours et une nuit, dans le si joli petit appartement du Clopinou, fort bien situé pour profiter de ce que la Grande Ville peut offrir. 

 

Comme le Clopinou en question a une très nette tendance, en ce moment, à rappliquer dès qu'il le peut dans la bonne ville de Rouen, c'est-à-dire dans le studio d'une jeune fille de sa connaissance, la place est libre...

 

Et puis cet appartement fait naître chez moi  un sentiment de nostalgie :  il ressemble à ce que j'ai tant désiré, jeune fille. Songez qu'il est situé à deux pas des Buttes-Chaumont (Clopinou en a soupiré d'aise "ah, je vais quand même voir un peu d'arbres et de verdure"), et qu'hier matin, j'ai entendu un oiseau chanter ! En plein mois de janvier ! Il est au troisième étage sans ascenseur, mais des jambes de 20 ans s'en moquent bien (les miennes, un peu moins). Propreté totale de l'escalier en bois, porte blindée : on entre sur un minuscule palier bien éclairé (première fenêtre), qui dessert, à main droite, un wc (avec une petite fenêtre opaque), à gauche, la "grande" pièce principale, avec une troisième fenêtre, mais grande, celle-ci, et ornée de grilles de balcon qui la rendent pareille aux fenêtres de Courbet ou de Caillebotte. Le sol de la grande pièce est  un vieux parquet foncé, la cuisine est carrelée, la salle d'eau aussi. Le lit (deux places) est suspendu au plafond, avec une échelle que l'on détache et pose au mur, pour dégager le maximum d'espace. A droite, une sorte de cuisine-couloir, toute équipée, avec une fenêtre juste au-dessus de l'évier. Au fond, une porte en accordéon donne sur un cabinet de toilette (douche, petit lavabo), lui aussi équipé d'une fenêtre opaque. Les murs sont blancs, les nombreux placards ont gardé leurs portes de bois sombre, tout le reste est refait à neuf. Cinq fenêtres pour 28 m2, quel luxe ! Et le profond silence de l'appartement (qui donne sur des cours intérieures) me paraît tout aussi luxueux. Un rêve d'étudiant... Je repense aux chambres miteuses et glauques de ma jeunesse. Clopinou a bien de la chance, je trouve.

 

D'autant qu'il ne mérite pas un tel écrin : oh, ce n'est pas qu'il ne travaille pas (il est l'un des meilleurs de sa classe préparatoire, ce qui est de bon augure pour la suite), c'est qu'il est partidulièrement incapable de tenir son logement dans un état satisfaisant. 

 

 

Je sais que mon garçon a été particulièrement mal élevé en la matière : nous avons eu tendance à ne lui demander qu'une seule chose, des résultats scolaires... qu'il nous a d'ailleurs fourni avec une grande largesse, je le reconnais.  Je sais aussi qu'il n'est pas le seul dans ce cas. Et je sais enfin que l'on change sur ce point. Perso, c'est vers trente ans seulement que j'ai compris qu'il valait mieux s'astreindre à quelques corvées quotidiennes, plutôt que de laisser s'accumuler, avec l'incurie, le désordre et la crasse. Mais je n'ai jamais atteint le point d'inconséquence de mon fils, qui laisse entrevoir , non seulement son indifférence, mais l'abîme de son ignorance sur l'économie domestique la plus ordinaire.

Clopinou est capable de couper l'électricité, en partant pour 15 jours, "pour faire des économies"... Et en laissant des aliments dans le réfrigérateur fermé ! IL est aussi capable d'acheter un kebab, ou des frites, ou de la soupe en boîte,  et de manger... dans son lit, en laissant traîner les reliefs à même les draps, ou  sur la planche qui sert de garde-fou et de table de chevet. Et pour couronner le tout, s'apercevant sans doute qu'un appartement non nettoyé et rangé provoque, à terme, quelques inconvénients, il achète, en guise de bonne conscience, des bombes de déodorisant : totalement Inefficaces, bien entendu, on se croirait dans un chenil... Il ne comprend pas  non plus qu'une douche se nettoie de temps en temps. Seules les toilettes semblent correctement gérées : il a au moins compris le maniement du balai à chiottes (j'ai eu une copine qui avait, dans la pièce en question, accroché un petit panneau : " cette  semaine : donne des cours de balai à chiottes. Semaine suivante  : donne des coups de balai à chiottes").

 

Ma première réaction, devant ce désastre, serait de refermer gentiment la porte et de m'en aller de là. Que Clopinou mijote dans son sale jus, puisque c'est ainsi qu'il entend vivre !  Sauf qu'il faudra bien le rendre un jour à son légitime et heureux propriétaire, ce petit bijou d'appartement. Et j'entends bien récupérer ma caution... Et puis je me sens coupable de n'avoir pas inculqué au Clopinou les notions élémentaires d'hygiène. Sans rire, la culture des moisissures de son frigo ferait la joie d'un biologiste, qui repèrerait sans aucun doute une belle collection de bactéries (fort dangereuses à mon avis). Enfin, l'appartement me plaît tant que je ressens les mauvais traitements de mon fils comme autant d'outrages.

 

Vous m'avez comprise : en soupirant, en le maudissant et en me blâmant, je m'y colle. Et les escapades officielles sont, officieusement, l'occasion de tout nettoyer, aérer, récurer, de récupérer le frigo et la douche, de changer le linge de lit en allant le nettoyer à la laverie, bref, de faire ce que mon Clopinou ne fait pas.

 

Je suis pourtant un peu injuste : en décembre, prévenu suffisamment à temps de mon arrivée, mon fils avait nettoyé son appartement "nickel chrome", et un énorme bouquet de fleurs m'attendait, plongé dans une bouteille plastique qui servait de vase. Preuve que le jeune homme sait ce qu'il faut faire. Il me dirait sans doute "n'avoir pas le temps". C'est vrai qu'entre ses cours et son amie...

 

Cela a raccourci un peu mon temps de loisir parisien, et du coup, je n'ai pas cherché longtemps, je me suis laissée guider par les énormes publicités du métro, qui vantaient l'exposition Brueghel à la Pinacothèque ; j'en ai été plus qu'enchantée. Eblouie, oui.

 

J'avais déjà vu des toiles de Brueghel au musée de Lille, et aussi à Sienne. Et je suis allée "exprès" à Madrid, pour contempler le jardin des Délices de Bosch. Mais à la pinacothèque, dont je n'ai pas bien saisi le statut, car ce n'est pas un musée national, les toiles exposées étaient "inédites", en quelque sorte : elles n'avaient pas servi d'illustration aux livres de classe, aux Lagarde et Michard, qui les premiers m'avaient offert la vision des Riches Heures du Duc de Berry, ou de la Dame à l'Hermine et donc du repas de noces (avec ce pied "de trop" du serviteur qui apporte le pain) d'un Brueghel dynastique, Pieter je crois.

 

Car l'intérêt de l'expo tenait dans le fait que c'est toute la famille, sur 200 ans, qui était représentée dans des toiles sorties de collections privées ou du musée de Tel-Aviv.

 

Je crois que j'ai été conquise dès le premier panneau explicatif, qui donnait à voir l'arbre généalogique de la famille. Comment résister à des peintres qui s'appellent, pour l'Ancien  Pieter : " dit le rustique, le drôle et le vieux", et pour

l'Ancien Jan : "dit de velours, de paradis et de fleurs", et dont les oeuvres suivent fidèlement le programme de leurs surnoms ?

 

Clopin va lui aussi partir à Paris, dans une semaine ou deux (pour l'instant, il remplace la vieille moquette de l'étage par un parquet qui sera aussi superbe qu'à Versailles, dirait-on). Il aura, pour ordre de mission, d'aller lui aussi voir les Brueghel - et je sais d'avance qu'il en sortira aussi ravi que moi. La partie "vie quotidienne et rurale dans les Flandres du 16è et 17è siècle" va l'enchanter, pour sûr...

15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 11:00

J'ai envie de parler du livre de François Bon sur Proust : "Proust est une fiction", éditions du Seuil, 20,50 euros. Accrochez-vous, ça risque d'être long. 

 

Non que je me prenne pour une "critique littéraire" (avec tout ce que ces termes portent d'ambigu). Ce n'est pas non plus que j'ai rencontré "dans la vraie vie" -une conférence sur son précédent livre, "autobiographie des objets" - François Bon, et que, pour une fois, je n'ai pas été déçue de traverser le miroir : F.Bon a été chaleureux à mon égard, et sa sincérité ne pouvait être mise en doute, j'étais bien contente...

 

Mais si j'ai envie d'en parler, c'est d'abord que je m'en suis nourrie ces derniers jours, et surtout qu'il  s'est agi là d'une sorte de faisceau de coïncidences plus ou moins troublantes.

 

Avant tout, je dois me dépêcher de poser mes questions, et d'apporter mes réponses, à ceux qui pourraient devenir les lecteurs de cet ouvrage.

 

Donc, commençons par "QUI" ? Qui peut lire le livre de Bon, et en tirer profit ?

 

La réponse est évidente. Il faut être soi-même lecteur de Proust, pour trouver un intérêt à ce livre. Vous pouvez me demander s'il n'est pas, justement,  une passerelle tendue vers ceux qui n'ont pas encore abordé la Recherche, en leur facilitant les premiers pas ?

 

NON. Je suis catégorique. Certes, Bon, dans chacune de ses, comment dire ? "pastilles" ? "notules" ? voire "digressions", pourquoi pas ? prend soin de citer intégralement les passages sur lesquels il s'appuie. Mais il les relie aux autres références du livre : quelqu'un qui ignorerait tout de la Duchesse de Guermantes, de Sidonie Verdurin et de Palamède de Charlus serait inévitablement perdu.

 

Maintenant, regardons un peu COMMENT le bouquin est fait.

 

Sa forme est identique d'un bout à l'autre : 100 "chapitres", titrés de phrases tirées de la Recherche ou de la correspondance de M. Proust, sous-titrés par Bon qui les "situe" brièvement dans leur fonction ou leur place.

 

Mais le contenu diffère notablement d'un chapitre à l'autre. J'en ai repéré de trois sortes :

 

 1, des analyses de passages de la Recherche, soit sous forme d'inventaire (les occurrences de certains termes et de certains thèmes), soit sous forme littéraire (la construction du récit proustien), soit sous forme de résonances (la lecture et les choix particuliers de Bon)

 

2, de ce que je ne peux appeler autrement que des divagations : des recréations de rencontres impossibles, de petites scènes inventées, des dialogues recréés

 

3, des rappels d'autres écrivains ou critiques de Proust. Beckett, Koltès, etc.

 

Quant au style de l'ouvrage, il est éminément "bondien". A savoir que  l'inventaire, la liste, le classement, sont  un point d'appui fréquent chez François Bon, ce qui le classe tout de suite du côté des oulipiens, qui demandent à la contrainte de leur ouvrir l'imagination. On sent bien  le scientifique, et cela a un petit côté appliqué, comme un élève qui souligne proprement les titres et les sous-titres de ses leçons, dans ses cahiers.

 

Il m'a paru que dans ce livre-ci, le style prenait tour à tour deux directions : d'une part, l'imbibation proustienne amenait l'auteur à "faire du Proust", c'est-à-dire à commenter les passages en adoptant (consciemment ou non ? Va savoir...) le phrasé et la scansion proustienne. Et puis il y a du Bon 100%, c'est-à-dire du solide, du dru, du logique, et parfois un peu de maladresse. Je ne trouve pas très "jolie" une phrase comme celle-ci, par exemple :

(après une citation de Proust, deux points qui demanderaient une minuscule, mais la phrase de Bon commence par une majuscule, raté !)

"..." : Cette phrase-là aussi, longtemps que je la sais par coeur  : elle est pour moi l'image même des villes (...). Et que c'est une indication (...). Et que la même phrase on peut la prolonger encore."

 

Je trouve les élisions, qui sont ici au service de la rapidité de la pensée, peu charitables pour l'oreille interne du lecteur, et ces "Et que" fort peu euphoniques. Mais il s'agit ici, à mon avis, d'une sorte de modestie chez l'auteur, qui cherche devant ses lecteurs à aller au plus vite. Alors je passe outre, de bon coeur.

 

Par contre, une chose épatante dans ce livre, et qui fait la transition du "Comment" au "Pourquoi", est le choix des passages de la Recherche. François Bon ne s'attarde pas sur les "morceaux de bravoure" les plus connus, comme l'aquarium de la salle à manger du Grand Hôtel de Balbec, la métaphore de la plante à féconder qui soutient la découverte de l'homosexualité de Charlus, l'image des paysans laboureurs  pour décrire un paysage marin, les multiples références à la mythologie pour camper une scène ou des personnages, comme les duchesses dans leur baignoire à l'opéra, le voyeurisme du Narrateur à Montjouvain, etc. Non. François Bon, se ressemblant à lui-même, convoque d'abord, principalement, les termes techniques dans la Recherche et démonte la façon dont Proust rend compte des progrès techniques, de leur utilisation, de leurs conséquences au tournant du siècle : ascenseur, téléphone, électricité, aéroplane, appareils photo... Ce qui donne une drôle de "couleur" à son évocation proustienne, car du coup, les passages cités ne sont certes pas les plus connus.

 

Son autre propos est le démontage de la mécanique, des thèmes et de la construction de la Recherche. Là encore je trouve Bon pertinent et honnête, car son admiration évidente pour l'oeuvre et l'auteur de génie ne le conduit pas à une acceptation bêlante du livre. Il souligne fort justement son "inachèvement", qu'il justifie en se servant des arguments même de Proust. Il introduit une graduation entre certains passages, voire certaines phrases de Proust, moins bien réussies que d'autres.

 

Et surtout, et là je craque complètement, François Bon, qui nous dit beaucoup de lui en parlant de Proust, nous parle aussi de nous-mêmes, je veux dire tous les lecteurs de la Recherche présents, passés et futurs. Et ce qu'il nous en dit, "POURQUOI" il a fait ce livre, est juste.

 

Perso, j'ai toujours remarqué qu'une des caractéristiques des lecteurs de Marcel Proust, c'est que chacun d'entre eux se souvient parfaitement du jour où il a commencé à lire la Recherche. Non seulement nous nous souvenons du moment précis où nous avons été "embarqués", mais encore nous éprouvons le besoin de le dire ! Et chacun de faire ce que Bon appelle "malaxer" notre lecture : troublés que nous sommes par l'énormité de l'oeuvre, nous essayons de nous l'approprier, soit en la relisant toujours, soit en tentant de classer ses thèmes, soit en divagant devant (ça c'est plutôt bibi), etc. Tenez, le "foudeProust", lui, a retrouvé les images de chaque oeuvre d'art évoquée par Proust, et il est en train d'écrire un livre dont le héros serait capable de réciter par coeur toute la Recherche, ce que Proust lui-même aurait été  bien incapable de faire...

 

Du coup, le lecteur proustien qui a suivi Bon se sent pris dans une sorte de "fraternité" avec lui. Quelque chose qui relèverait d'une franc-maçonnerie de la Recherche. Un club privilégié, où chacun des membres possède sa propre clé.

 

Evidemment, je ne suis pas d'accord avec Bon sur tout. Quand il analyse le passage des poiriers en fleurs, il oublie de dire ce que j'ai, moi, remarqué : à savoir que si le Narrateur s'attarde tant à les regarder, c'est aussi que cela lui évite de pénétrer chez Rachel, exilée à la campagne à cause de sa "ménagerie" insupportable. Le bestiaire proustien est à mon avis un échec, en ce sens que Proust n'analyse jamais notre rapport aux bêtes, comme une Colette le faisait par exemple.

 

Et puis je n'ai guère d'avis sur le "point de vue" général adopté par Bon. Si j'en crois certains avis recueillis chez Paul Edel ou Assouline, les biographies de Proust sont à classer dans deux grandes catégories : celles qui cherchent à démontrer le caractère autobiographique de la Recherche, comme le livre-somme  de Painter, ou celles qui, au contraire, soulignent le caractère entièrement "façonné" du livre, son irréalisme littéraire, comme l'explique Tadié. Bon pencherait plutôt pour la seconde famille, me semble-t-il (il faudrait lui demander).

 

Mais ce qui me rend proche de Bon, c'est quand il divague. Tout le livre comprend des scènettes imaginaires, des dialogues entre Baudelaire et Proust, placés là pour souligner une conviction de Bon : à savoir que Proust est l'héritier direct de Baudelaire, et qu'il a pillé les thèmes et les techniques de son aîné. D'où engueulades reconstituées par Bon. Il avance d'autres thèses divagantes, aussi. La probabilité d'un Proust fils naturel de Lautréamont enchante visiblement l'auteur... Sans prendre aucunement partie, je trouve que ces passages sont comme autant de petites clairières qui ponctuent la promenade touffue, sylvestre et arborée (pour parler comme Marcel), à laquelle "Proust est une fiction" nous convie. 

 

Maintenant, il faut que je vous révèle le "faisceau de coïncidences plus ou moins troublantes" qui m'amène à vous décortiquer comme cela ce livre.

 

Il y a quelques jours, et j'en ai fait état sur ce blog, j'ai décidé de reprendre une nouvelle fois la lecture de la Recherche, seule capable de me distraire de quelques soucis et craintes pour mon proche avenir. J'avais prêté mon vieux pléïade à mon jeune voisin. Je décidai donc, car mon vieux bouquin  me "manquait", d'offrir les deux premiers tomes, dans une autre édition, au jeune homme. Dans ce but, je filai à Rouen, à la FNAC. Et j'ai "couplé" cette sortie avec une visite au pauvre Jim, dans sa funèbre maison de retraite. Tellement funèbre que j'ai décidé, d'un coup, de prendre Jim sous mon bras (littéralement, il ne peut plus se déplacer seul) et d' aller à la Fnac avec lui. Incidemment, cela m'a permis, la conscience nette, de profiter des places handicapées du parking ! Bref.

 

Comme Jim était accroché à mon bras, je ne pouvais aller farfouiller seule dans les rayons : pas question de s'accroupir ou au contraire de se dresser sur la pointe des pieds, Jim ne peut être laissé seul même une seconde. J'ai donc patiemment attendu la disponibilité d'un vendeur, qui, rien qu'à la vue de Jim amarré à mes côtés, a de lui-même sauté hors de son poste de travail pour aller chercher les deux tomes de Proust.

 

J'étais donc debout quand le vendeur est revenu avec les livres  : et, en levant les yeux, j'ai vu le bouquin de Bon qui semblait m'appeler. Mon attention était attirée d'abord parce que le nom de l'auteur m'est familier, ensuite parce que le titre semblait faire exactement écho à mon achat...

 

Le cheminement à un livre est parfois curieusement amené, ne trouvez-vous pas ? Le nombre de coïncidences qu'il aura fallu pour que j'écrive ce billet si scandaleusement long est, enfin je trouve, particulèrement élevé !

 

 

 

 

 

 

13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 13:40

"Quel bordel !"

 

Disait Clopin, hier, tentant de programmer l'inclusion, sur ce blogounet,  de musiques pêchées ailleurs que sur Deezer... Il est content de lui : il a trouvé, sans même le secours de son fils l'ingénieur. Et je suis contente de lui : je vais pouvoir partager des musiques non "officielles", au gré de mes trouvailles radiophoniques ou autres. 

 

Comme celle-ci, en provenance de France Mu, et qui mélange, tenez-vous bien, du folkore irlandais dans la plus pure tradition (bodhran, whistles, fiddles and pipes) avec... du Vivaldi, mais oui ! Ca s'appelle O'Stravaganza, et c'est un français qui a pondu le tout : normal, qu'il y a-t-il entre l'Irlande et l'Italie, je vous le demande  ?

 

Tout l'album est intéressant, mais j'aime surtout les "duels" où se répondent les instruments. Les chansons, fort bien chantées (mais la voix est un peu trop "lisse" à mon gré, j'aime les voix grenues), me convainquent un  peu moins. Et que dire des textes choisis ?  Celui-ci, tenez :

 

"Je suis le vent sur la mer profonde,

La vague de l'océan  contre la terre,

Je suis le bruit de la mer,

Je suis un cerf dix-cors,

Un faucon sur la falaise,

Je suis un rayon de soleil,

Un sanglier en furie,

Je suis un saumon dans l'étang,

Un lac dans la plaine,

Je suis la parole humaine,

Je suis la force de l'Art,

Je suis la plus belle."

 

Quand vous apprenez sur l'étroite notice que ce poème est adapté d'un des textes les plus anciens de la Gaélique archaïque, attribué à Amairgin Glungel  - quel nom  ! Paraît que ça veut dire "homme au genou blanc"-  "poète-devin mythologique", et que c'est un chant à sa propre louange, avec ce "je suis la plus belle" qui m'enchante,  vous ne pouvez plus résister à la divagation homérique. (de toute façon, je n'y résiste jamais beaucoup).

 

Il y a un morceau instrumental qui est fait comme un conte de fées : Mister Bethag and the Princess. A l'écoute, j'ai instantanément 10  ans et demi :

 

 

Mais le plus prenant est, à mon sens, "il duello" , qui oppose les deux violons, l'irlandais et l'italien.

 

 

On dit merci qui ?

13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 10:37

Non, décidément, rien ne me convainc dans le livre-diatribe de Nancy Huston, et surtout pas la sorte d'apologétique de la prostitution qu'il contient "en creux". Il faudra que j'en discute avec l'amie qui m'a offert ce livre, pour que je tente de comprendre l'intérêt d'une telle démarche (en gros, nous sommes tant déterminés par notre sexe que le seul parti à prendre est d'organiser notre vie en ne tenant compte que de ce déterminisme ; cette thèse me semble tout simplement navrante  !!!)

 

Tout le bouquin me paraît contenir comme cela des sortes d'arguments qui se fonderaient sur la simple "évidence", et qui aboutissent à une prise de position des plus réactionnaire : il faudrait que rien ne bouge dans les rapports entre les sexes. Ben voyons.

 

IL est bien entendu parfaitement exact que nous sommes des animaux sexués, tendus vers la reproduction et la perpétuation de notre espèce, comme tout sur terre. Mais nous avons cependant une conscience - et je me fiche bien de savoir si la libération des mécanismes de la reproduction date d'une demie-seconde, par rapport à l'âge de l'humanité. Cette durée "éclair" ne doit en aucun cas m'empêcher d'avancer, et je ne comprends pas cet argument.

 

 car s'il est vrai que la libération de la femme, les progrès concrets quant à ses différents statuts (professionnel, éducatif, maternel, sujet sexuel, etc.) sont tout récents,  les aspirations à se libérer, elles, relèvent à mon sens de la nuit des temps.Le problème est qu'on n'en trouve la trace que de manière décalée, voire cachée.

 

En tout cas, moi je la perçois ainsi. Comme toutes les filles de ma génération, mon accès à la littérature était "second" : j'ai appris à lire dans des livres écrits par des hommes, et parlant des femmes. Le narcissisme de la sexualité féminine a sans doute beaucoup  à voir avec cette "formation". Mais on peut lutter contre, et tenter de débusquer  ce qui relève de l'oppression dans les textes qui nous ont été donnés. Je pense par exemple à ce bon La Fontaine, dont les fables géniales laissent parfois paraître, cachée,  comme une sorte de vérité, allez j'ose le mot, "féministe". Tenez, la célébrissime "Perrette". SI vous vous laissez divaguer (et je m'accorde souvent cette licence), vous pouvez voir derrière sa pimpante silhouette comme un monde d'aspirations et de combats, hélas point encore victorieux... Allez, on y va, tenez :

 

"Légère et court vêtue elle allait à grands pas

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile

Cotillon simple et souliers plats".

 

Certes, on se demande encore comme La Fontaine fait pour que le rythme de sa poésie illustre aussi bien son propos : ces trois vers marchent devant nous, aussi gaiement et fermement que la Laitière elle-même. Mais ce que je remarque, moi, "en creux", c'est que notre laitière a mis une tenue spéciale pour ce jour-là. D'habitude, elle ne doit pas porter "cotillon simple et souliers plats", elle n'a pas besoin d'être "plus agile". Tiens donc. Une simple fermière, dont l'habit de tous les jours serait trop incommode pour aller au marché ? Il faudrait donc imaginer Perrette bien soigneusement apprêtée, en temps ordinaire. Coquette, Perrette, ou bien est-ce pour plaire à son mari qu'elle ne met pas de "souliers plats", et porte autre chose qu'un "cotillon simple" ?

 

Continuons :

"Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait..."

 

Holà, holà ! La laitière sait compter ! Et pire encore : La Fontaine, d'un bout à l'autre, la présente comme un sujet à part entière :

"Et qui m'empêchera"...

La voilà qui dit "je", et se mêle d'économie  : notre laitière entend bien gagner de l'argent, qu'elle se réserve d'employer comme elle l'entend.

 

Franchement, si vous y réfléchissez, Perrette est bien en avance sur son temps. Non seulement elle sait compter, non seulement elle décide librement de vendre "son" lait, mais encore elle échafaude une stratégie commerciale, et tout cela aussi librement, aussi égoïstement, qu'une célibataire. Nous n'entendrons parler du mari, et du danger d'être battue, qu'à la fin de l'anecdote...

 

Oh, je la "sens" si bien, moi, cette Perrette. Elle a trait la vache, et elle s'est tout bonnement révoltée. Ce pot au lait, tiens, ce sera elle qui ira le vendre, et elle disposera de l'argent à sa guise, sans rien en dire à son mari. Pendant toute la fable, elle dira "je", "mon", "ma" (sauf pour l'étable :  "notre", mais elle seule, par contre, verra sauter le jeune veau) Et cette scandaleuse attitude lui procure tant de joie qu'elle en saute en l'air : "Perrette là-dessus saute aussi, transportée".

 

Evidemment, une telle prétention doit être punie : le lait sera répandu. Mais, Monsieur de La Fontaine, au-delà de votre sage morale, le mal est fait : Si le lait ("volé"  au ménage, pardine...) n'était pas perdu, la dame aurait gagné son pari, et le mari nous apparaîtrait comme assez inutile, non ? Comment réduire Perrette à une épouse soumise, après ça ? D'autant qu'il n'est même pas sûr qu'elle prenne des coups. Elle n'est qu'en "danger" d'être battue...

 

Je vais vous dire : je pense à Perrette à chaque fois que je consulte mon compte en banque. A Perrette, et à ma mère, qui n'a eu le droit d'ouvrir un compte bancaire seule qu'en.... 1965...

 

(à part ça, je continue à relire Proust et le livre de François Bon -passionnant, entre nous soit dit- sur le même Proust. J'attends avec impatience que Patrice Louis, le fou de Proust, m'en dise un peu plus sur les animaux dans la Recherche, tant ils me semblent, à moi, soit absents, soit  fantasmés, en tout cas jamais analysés comme le Narrateur analyse les rapports humains. Le Narrateur, par exemple, monte à cheval dans le passage où il  voit pour la première fois un aéroplane. Mais qui peut croire sérieusement que Proust montait à cheval ? Ce cheval-là n'est introduit que pour le besoin littéraire, pour l'image, pour la littérature. Chez Proust, tout doit plier devant l'oeuvre. Et s'il lui faut faire disparaître toute la gent animal dans ce but, il la sacrifie sans l'ombre d'une hésitation...)

 

Ah, et puis, j'ai décidé quel morceau serait, pour moi, la "petite phrase" de Vinteuil, l'hymne national de l'amour de Swann et d'Odette. Peu me chaut que cela soit vraisemblable, ou non. J'ai bien le droit, tout comme une autre, de m'approprier Marcel, non ?

 

Ce sera donc Fauré (que j'aime de plus en plus) !

 

 

 

 

 

 

 

 

11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 13:59

Une amie m'a offert un livre de Nancy Houston, dont le titre doit tout à Carson Mac Cullers : "reflets dans un oeil d'homme". Bon, si on veut..

 

Je l'ai commencé avec étonnement.

 

La Dame qui l'écrit empile les évidences les unes au-dessus des autres, et en tire des conséquences hautement improbables.

 

Par exemple, elle passe trois pages à nous décrire comme agissant, à notre plus ou moins grand insu, sous le coup de nos pulsions sexuelles. (je crois que je n'ai pas attendu Mme Houston pour le savoir, m'enfin.) Mais elle en tire comme conclusion qu'il nous faut arrêter de croire que notre tête puisse lutter contre nos déterminismes sexuels.

 

J'en suis restée comme deux ronds de flan.

 

Je me demande si elle plaisante, ou non. Parce que si non, cette dame n'a rien compris à l'aspiration à la liberté, qui, dans nos pauvres âmes troublées, exise bel et bien à côté du désir....

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