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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 11:46

Que le temps passe vite

Hier encore, pourtant, il était si petit

Et ses premiers tourments sont vos premières rides

Madame

Et  vos premiers soucis"

 

(merci  à Georges Moustaki pour l'emprunt).

 

Ca a été deux belles journées d'anniversaire - la présence des jeunes gens ensoleillant la maison.  Clopinou, d'habitude tendu et fatigué par ses études épuisantes (heureusement couronnées de succès, parce que sinon, c'est si lourd qu'il ne pourrait suivre) était tout adouci : il a reconnu mal s'alimenter, et hop ! Je lui ai sorti, en cadeau, un livre de "recettes pour étudiant" qui tombait à pic. 

 

C'était si bien, tout ce week-end, que je crois que je vais conserver la figurine du gâteau, un petit Pierrot dansant qui me fait penser à lui. D'habitude, je ne pratique pas trop la roufougnousse sentimentale (je n'ai pas gardé les colliers de nouilles et pots en terre émaillées issus des écoles maternelle et primaire), mais je vais faire une exception pour les 20 ans du Clopinou.

 

Grande décision, aujourd'hui : mes "petites histoires" ont reçu un accueil si chaleureux que j'ai décidé de les compléter. L'histoire de mon père, que je pourrai travailler d'après les textes mis en ligne ici même, pourrait convenir, si je l'adoucis au début et la condense à la fin. Il reste bien sûr à la diffuser en-dehors du cercle amical et familial, mais bon.

 

L'essentiel est de participer, non ?

 

Allez, une merveille de musique aujourd'hui. Certes sentimentale, mais non roufougnousse !

 

 

 

7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 13:21

L'enterrement de mon père, dans l'église de Notre Dame de la Couture qu'il fréquentait une seule fois l'an, à Pâques (et il détestait faire passer la corbeille, ce qu'il accomplissait cependant, peut-être dans un but de mortification mais plus sûrement parce que cela faisait plaisir à, cela  "posait" socialement, ma mère...) fut... proustien. Oui, je ne vois pas d'autre qualificatif possible. Car le curé officiant, tout comme le curé de Combray scandalisant Tante Léonie en suggérant qu'elle pourrait monter au clocher de l'église, a trouvé précisément les mots qui pouvaient le plus blesser et le mort, et le souvenir qu'il laissait derrière lui.

 

Mon père avait cessé depuis peu d'exercer son métier, je m'étais déjà enfuie de la petite ville qui semblait m'étouffer (alors que, la pauvre, elle n'y était évidemment pour rien), quand des évènements dramatiques  qu'il serait trop longs de raconter ici, forcèrent ma mère à changer complètement de vie. Elle avait rêvé finir sa vie dans le pavillon derrière l'atelier, ce qui aurait permis à mon père de continuer un peu, en bricolant quoi, une activité qui était toute sa vie. Au lieu de cela, mon père déjà tombé gravement malade, il fallut vendre les maisons, l'atelier, les terrains... Et s'en aller vivre ailleurs.

 

Mon père mourut fort peu de temps après, et ma mère, par fidélité, revint l'enterrer à Bernay, achetant pour l'occasion ce qu'on appelle une "concession perpétuelle", qui d'ailleurs n'en est pas une, car rien de moins perpétuel que la mort physique, qui se dissout infailliblement, il suffit de lui laisser le temps.  La plaque de granit gris fut simplissime, le nom gravé en lettres dorées sur le bord du tombeau plat se voyait faiblement. Est-ce ce dénuement qui guida l'oraison du curé ? Toujours est-il que, pendant toute la  cérémonie, il ne fut question que des qualités ouvrières de mon père, de sa modestie, de son foyer ouvrier... Triste ironie (aussi triste que le destin posthume de Swann, trahi jusque dans le nom de sa fille)  qui fit nier, comme motif de regret de cette mort, la seule chose dont mon père s'enorgueillissait : sa condition de patron, si chèrement obtenue, si lourdement payée, et qui avait été la réussite de cette vie solitaire et silencieuse.

 

il semblait donc que l'histoire fût finie, en même temps que la lourde dalle de granit avait refermé cette vie. Tout au moins, finie pour moi, qui n'avais d'autre choix que de passer mon enfance, et cette incompréhensible indifférence paternelle, au compte des pertes et profits. Mais voilà, qui peut discerner les chemins de sa vie ? Qui peut décider de ce que le hasard, ou autre chose que le hasard, allez savoir, va vous procurer ?

 

J'avais un compagnon, un foyer, un métier, une vie adulte :  j'étais l'heureuse maman d'un rayonnant petit garçon. Je ne sais pourquoi je me mis à écrire, mais une fois la décision prise, je m'y tins. L'ombre de ma mère planait sur moi : je tentais de rassembler les quelques images qui me restaient d'elle. Photos, bribes de lettres... Je gardais le tout, fort banalement, dans une boîte à chaussures.

 

J'en sortis un jour un mince portrait. Clopin avait affiché, sur les murs de la maison, des photos qu'il avait prises de ses copains et copines des années 70 et qu'il avait  traitées en mode "sépia", ce qui leur donnait un charme ancien et faisait douter de la date de prise de vues. La photo sépia que j'affichai sur le mur de la cuisine aux carreaux rouges aurait pu faire partie de cette série...

 

Sauf que personne ne s'y trompait. Tous ceux, et ils furent nombreux, tous ceux  sans exception qui entrèrent dans la cuisine, entre les quatre et les dix ans de Clopinou, se sont exclamés d'une seule voix que le portrait de mon fils était vraiment remarquable et charmant, qu'on le reconnaissait  instantanément, le regard surtout, et puis cette gentille mèche blonde échappée du béret...Clopinou tout craché, vraiment !

 

C'était une photo de mon père. 

 

Clopinou-Benoit.jpg

 

 

 

Il doit avoir 6 ou 7 ans, sur cette photo. Avant les tympans crevés, donc. Avant la surdité. Moi, qui aimais si tendrement mon fils, je ne m'étais même pas aperçue de la quasi décalcomanie du grand'père sur le petit. 90 ans les séparait, jamais Clopinou ne croiserait son aïeul. J'étais, je suis, le seul lien possible entre eux deux

 

C'est dans la plus parfaite ignorance de ma part, évidemment (mais est-ce si "évident", au fait ?) , que le hasard génétique a ainsi programmé mon enfant. Je le croyais, parce que mince, blond, et le regard si clair qu'il vous transperce comme le ciel normand  les jours de grand vent, "du côté de son père". Je ne savais pas que je lui transmettais, trait pour trait, le regard et le  visage de celui qui ne m'avait pas regardée, pendant mon enfance.

 

Voici donc ce que Clopinou avait reçu, "du côté de sa mère". Et peut-être sa grande intelligence, qui n'est guère niable malgré son jeune âge, et sa capacité à travailler assidûment, qu'il n'aura certes pas héritée de moi,  les doit-il aussi à cet homme-là, cette sorte d'énigme vivante de mes premiers jours ?

 

J'ai réagi, je l'ai dit, à la drôle de situation de mon enfance par une indifférence aussi complète que celle que mon père semblait professer à mon égard. Quand la ressemblance entre mon père et mon fils m'est apparue, ce qui aurait pu, peut-être, me troubler, m'éloigner de mon rejeton, me causa au contraire un surplus de tendresse à son endroit.

 

Il me semblait, quand Clopinou bébé, puis tout jeune enfant, s'approchait de moi, quand, dans un grand mouvement de tout mon corps et de mes mains ouvertes, je l'attrapais, le hissais vers le soleil, le faisais tourner à bout de bras, et que je lui riais à pleine figure, il me semblait qu'à travers le plaisir que nous partagions, il sagissait pour moi d'une sorte de rémission. Dans le corps de mon fils, je pouvais enfin aimer mon père. Ainsi je pouvais à moi-même  demander, et obtenir, son pardon, pour être née sans qu'il le désirât, et l'avoir de si près côtoyé, sans jamais l'avoir connu. 

 

FIN

 

ps : pour Jacques Barozzi l'insatiable curieux : je tiens à votre disposition, si vous le jugez utile, une photo de Clopinou petit, où la ressemblance est éclatante !

7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 10:41

La première marque qui, sans aucune volonté de part et d'autre, caractérise l'héritage paternel chez moi, c'est sans aucun doute la voix. 

 

Ce qui est bien évidemment un paradoxe, concernant un être si silencieux que mon père...

 

Ma mère, se trompant en cela, ne cessait de nous demander de parler plus fort, pour que notre père nous entende. Double erreur : élever la voix facilite bien moins la communication avec un sourd qu'un bon positionnement (se placer en face de lui), un captage de son attention (le regarder), une articulation précise et un débit ralenti. De plus (mais là nous entrons dans la légende tissée par ma mère),  ce n'était pas à lui, mais à elle que nous nous adressions !  Néanmoins, nous étions de bons petits : nous nous époumonnions donc à qui mieux mieux, pendant que mon père, à l'écart et tournant lentement les pages du Parisien, ne nous écoutait pas...

 

J'ai gardé de cet apprentissage quotidien une voix sonore, aigüe, un rire tonitruant, qui m'ont coûté bien des peines. Edouard Louis fait état des remarques qui lui ont été adressées à ce sujet : parler fort, c'est vulgaire. Je peux ajouter que, professionnellement, c'est une catastrophe ; et que, chez une fille qui plus est, cela crée des contresens qui ne facilitent pas l'intégration.

 

A cause de ma voix, on m' attribue de l'autorité, certes, mais on m'accuse d'être tapageuse ou  de manquer de discrétion. Si, au début d'une relation, mon univers sonore, souvent rieur, semble du coup plus accessible, plus commun, certaines amies se sont rebutées, croyant que je  voulais, en quelque sorte, tirer la  couverture à moi. Tout simplement effrayées de voir à quel point je remplissais l'espace ; il m'arrive aussi, tout bonnement, d'être accusée   de casser les oreilles à tout le monde.  Or, en public, ce sont plutôt la gêne et l'impuissance qui m'envahissent. Bien loin de vouloir ma place sous les feux de la rampe, je suis plutôt timide, voire timorée, et c'est au prix des plus grands efforts  que j'arrive à être en mesure de  braver l'autorité. J'ai une nette tendance à la soumission, ce qui ne se voit, ou plutôt ne s'entend, certes pas. Si, intellectuellement, je me sens suffisamment sûre de moi pour adopter les doctrines et les idées qui me semblent justes, même si elles sont extrêmes ou révolutionnaires, psychologiquement je reste à tout jamais la gamine criarde et rougie sous un effort que je pressentais, même si je n'étais pas en mesure de le formuler et même de le penser, parfaitement inutile.

 

Et ma voix m'a été si souvent reprochée que je préfère parfois, et de plus en plus souvent, la solitude silencieuse à une vie sociale où je suis fréquemment rebutée.

 

 

Cette voix fut donc l'héritage, le seul héritage en quelque sorte, gardé de la vie auprès de mon père. Auprès de, et non pas avec, n'est-ce pas. Cela, et une capacité pulmonaire élargie, qui me permet, à la piscine, de nager longtemps et sans effort, ce qui est, vous en conviendrez, une certaine consolation !

 

  Je remarque cependant le paradoxe : un tel père m'a ainsi  légué un organe qui, inévitablement, comme on dit à quelqu'un qui obstrue la vue d'une fenêtre "dis donc, ton père n'était pas vitrier", me vaut régulièrement la remarque "tu peux baisser d'un ton ? On n'est pas sourds..."

6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 16:39

Il me semble qu'il en est des tempêtes d'aujourd'hui comme des tropiques d'hier : elles sont devenues tristes. Pas seulement parce qu'on ne peut s'empêcher de les attribuer au réchauffement climatique. Pas non plus à cause des souffrances qu'elles provoquent, personnes déplacées, maisons détruites, accidents... Mais surtout parce qu'elles ne sont plus la métaphore de rien. La Bible nous promettait : "ils ont semé le vent et moissonneront les tempêtes".  Et certes, on pourrait dire que les révolutionnaires de 1789, ceux de 1917 ont semé le vent et moissonné les tempêtes. Mais aujourd'hui ?

 

Je suis sortie dehors un instant, le temps de résister aux tourbillons de gouttes et au vent, qui soulevait mes cheveux en les tordant,  aussi médusés qu'un Caravage (la fureur en moins) :

 

meduse.jpg

 

Je me sentais un peu seule, et triste, surtout triste. Aujourd'hui, l'on enterre Cavanna, et Clopin a voulu assister aux funérailles : il est parti pour Paris. Ira-t-il voir le mur des fédérés, où le nom de mon arrière grand'père doit être inscrit ?

 

Triste tempête sous un crâne...

 

 

 

 

6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 08:49

L'atelier de mon père vit son activité décroître lentement, durant toutes les années 1970. Certes, la vieillesse y était pour quelque chose : la vigueur corporelle de mon père, que j'ai pu constater de visu (portage de poutres sans effort apparent, inlassables sollicitations des muscles...) a décliné avec l'âge. Mais on aurait pu croire que l'atelier allait être "repris". Le fls aîné n'avait-il pas fait des études de menuiserie, dans ce sens ? Les deux autres garçons, arrivés vingt ans après, auraient pu aussi être des candidats potentiels.

 

Je ne parle pas des filles de la famille, bien entendu. Le dimorphisme éducatif de  ma mère était strict, implacable, inamovible. Les filles pouvaient faire des études, grand'bien leur fasse, elles avaient la bénédiction maternelle, mais leur vocation première était de se marier, et d'avoir des enfants.  Il est assez amusant de penser que ma mère était sincère, quand elle disait "avoir élevé tous ses enfants pareils". Sauf que, si pour une raison ou pour une autre elle devait s'absenter, c'était automatiquement une de ses filles qui devait servir (toujours en premier...) la soupe trempée à mon père, lui préparer la cotte propre et le petit-déjeuner. Veiller au ménage...En contrepartie, nous n'avions nul besoin de savoir planter un clou, ou réparer une prise électrique... "élevées pareil" : la bonne blague !

 

Non, si l'atelier paternel fut abandonné, ce fut pour des causes à la fois historiques et psychologiques. L'aîné, le seul d'entre nous qui avait travaillé à  l'atelier aux côtés de notre père, et qui en était logiquement l'héritier et le continuateur,  avait dû partir pour l'Algérie. Il en revint définitivement perdu pour la vie civile. Raciste au dernier degré, il s'engagea dans la gendarmerie. Je ne sais si cela blessa mon père, je pense que oui. En tout cas, la bru, qui avait oeuvré en faveur de l'engagement militaire, ne fut pas aimée de mes parents.

 

Quant aux deux autres fils, ma mère s'opposa catégoriquement à un avenir d'artisans pour eux, qui ne furent pas autorisés à fréquenter l'atelier. Elle expliquait son refus par les affres qu'elle endurait. L'artisanat, c'était des angoisses perpétuelles, la soumission au client, la vie suspendue au carnet de commandes. Elle ne désirait qu'une chose pour ses fils : la fonction publique. La paie qui tombe tous les mois.  Son rêve aurait été de les voir instituteurs. Je ne sais si mon père (lui qui l'avait épousée pour avoir des fils plus grands que lui) l'accompagnait dans ses souhaits. La "trahison" du fils aîné a très certainement distendu encore un peu plus les faibles liens qui l'attachaient à ses enfants.

 

Je pense que ces liens étaient bien plus forts entre mon père et ses deux premiers enfants qu'avec la "tournée" (4 naissances en 5 ans) du baby boom. D'abord, il était plus jeune, et  la paternité était une aventure. Et puis, ça se trouve, il n'avait  pas complètement abdiqué, comme il le fit plus tard, remettant les pleins pouvoirs à ma mère.

 

Je pense aussi que certains de  mes frères et soeurs ont pu ressentir encore un peu de ces liens que je nomme, quoique ne voyant pas très bien à quoi cela  correspond, paternels et filiaux. Là encore, j'ai été singularisée :  ma mère veillait sur nous  tous, mais pour moi, elle installait carrément une barricade. J'ai mis longtemps à m'apercevoir que ma mère, qui construisait de beaux simulacres tentant de faire croire à des liens serrés entre les enfants et leur père, faisait exactement l'inverse pour moi.  S'il s'agissait d'aller chercher mon père à l'atelier, elle choisissait toujours un de mes frères, ou ma soeur aînée, jamais moi.  Tant pis  si elle devait pour cela descendre l'escalier qui menait aux chambres du sous-sol , afin de charger l'enfant d'aller chercher le père, alors même qu'elle m'avait, moi,  "sous la main".  Je ne sais si ma fratrie s'en est rendue compte. En tout cas, ma place était toujours la plus loin possible de lui. Ma mère y veillait.

 

A l'adolescence, quand j'ai compris que non, mon père n'était pas le meilleur père du monde, j'ai d'abord eu pitié de moi-même. Puis j'ai eu honte de cette pitié, parce que son infirmité était terrible, le coupait de tout. Et les sourds sont si souvent objet de moqueries. Comment faire coïncider un Tournesol aux gags désopilants avec la solitude que dégageait la promiscuité indifférente de mon père ? Puis j'ai eu honte de cette honte. Et enfin, quelques années plus tard, j'ai constaté que tous ces sentiments, qui m'avait traversée à l'adolescence, avaient disparu. Il ne restait plus chez moi, comme si j'avais finalement  reflété  son attitude à lui, qu'une indifférence marmoréenne. Je ne ressentais plus rien. Ni apitoiement sur moi, ni pitié pour lui, ni désir, ni haine. J'étais devenue, à mon tour, sourde et fermée à tout élan du coeur.

 

Je pouvais voir  une fillette  se précipiter dans les bras de son  père, ce dernier, dans un ample mouvement, lever le corps de l'enfant vers le soleil et arborer  un visage souriant, épanoui et radieux : cela ne me faisait ni chaud, ni froid.

 

Je crois que j'ai oublié mon père. Longtemps.

 

Mais pourtant, je suis bien obligée de constater que les traces, sinon de sa personnalité, du moins de son infirmité, restent gravées en moi, comme d'invisibles scarifications.

 

4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 11:29

Les souvenirs que j'ai de mon père m'ont été communiqués par ma mère, exclusivement. Or celle-ci, attachée à la normalité, a passé son temps à nous raconter notre propre histoire, comme on raconte un conte de fées. Ca a marché, au moins pour moi : j'ai cru jusqu'à mes treize ans qu'un père, c'était cela,  et que cela ne pouvait pas être autre chose  : un  bloc d'indifférence, qu'il convenait de servir ou de contourner, mais qu'on ne pouvait atteindre autrement que par le truchement maternel...

 

Tout ce que je sais de lui, fort peu en vérité, est donc sujet à caution, tant ma mère mettait d'acharnement à le construire comme une sorte de figure idéale. Pourtant, l'histoire tombée des lèvres de ma mère est plausible par bien des points, notamment par le déroulé économique, dirais-je, de cette vie, si conforme à ce que la sociologie nous enseigne.

 

Mon père est né en 1906,à Paris, au Faubourg Saint Antoine. Ce sera lui qui brisera la lignée des menuisiers de la famille, tous du Faubourg de père en fils, en allant s'installer pendant la guerre à Bernay, dans l'Eure. Regrettera-t-il sa décision ? Ma mère rappelait que son grand'père (mon arrière grand'père, donc) avait été fusillé au Père Lachaise, lors de la Commune de 1870. Bretonne, catholique et conservatrice, elle ne regrettait certes pas la distance ainsi mise avec un passé ouvrier.

 

Mon père avait choisi ma mère pour sa haute taille, qui lui garantissait des fils plus grands que lui. Je pense aujourd'hui qu'il l'avait choisie aussi parce qu'elle était sténodactylographe et possédait le certificat d'études. L'installation à Bernay n'avait pas pour seul but l'éloignement de la capitale et de ses dangers. Elle devait surtout permettre à mes parents de  devenir les patrons d'une menuiserie-ébénisterie.

 

Ma mère veillait particulièrement à ce que nous écrivions, sur les fiches scolaires, l'intégralité des titres de mon père. Artisan Menuisier Ebéniste. Quant à elle, elle se contentait du modeste "femme au foyer", alors que nous savions pertinemment que c'était elle qui s'occupait de toute la comptabilité de l'atelier, fiches de paie, commandes, factures, tenue des livres comptables...En l'épousant, savait-elle, acceptait-elle d'avance cette vie sous le joug, cet accouplement qui ne pouvait se briser car un couple d'artisans est indissoluble, tant l'union est nécessaire pour toutes les parties de la vie : conjugale, économique, famliale... Elle n'a reçu, en retour de cette vie si laborieuse qu'on en a le vertige, que la demie pension de reversion de la maigre retraite d'artisan de son mari.

 

Mais l'essentiel était fait : ils avaient quitté la condition ouvrière. L'atelier ouvert quand il avait quarante ans,  à Bernay, donc, où ma mère avait atterri pendant l'exode, a bien marché, et a même connu la prospérité des trente glorieuses. En 1960, l'usine de cosmétiques Roger et Gallet s'est agrandie. Toute la partie menuiserie fut confiée à mon père, qui dut embaucher pour faire face à ces commandes. Le contrat, quasiment de la sous-traitance, dura dix ans. J'appris la différence entre "petite" et "moyenne" entreprise : le nombre des ouvriers ne devait pas dépasser la dizaine, sous peine de changement de régime fiscal. J'appris aussi la double face des choses (sans même attendre de lire Proust !) : les si jolies savonettes, délicatement disposées sous un papier blanc contenu par une couronne dorée, comme ceci :

 

savons-rg.jpg

Et qui sentaient si bon, étaient confectionnées avec de la graisse animale. Mon père, quand il rentrait le soir, puait si épouvantablement qu'il se changeait dans le garage, plongeant sa cotte dans un baquet disposé par ma mère...

 

La toute relative aisance procurée par cette sous-traitance permit à mes parents d'agrandir l'atelier, qui eut désormais une partie "neuve" abritant de grosses machines, et de construire un second pavillon, dans une parcelle juste derrière l'atelier : maison individuelle plus grande et plus pratique que la bicoque jumelée du quartier du Stade.

 

Ce fut l'apothéose de la vie de mon père, sa revanche, je crois bien.

 

Il n'était pas sourd de naissance. Des otites à répétition  étaient responsables de son infirmité (et quand Clopinou, plus de quatre-vingt dix ans plus tard, a développé la même pathologie, je vous prie de croire que j'ai filé chez  l'orthophoniste !). On l'avait opéré pendant la guerre de 14-18, libérant les oreilles de souffrances insupportables, disait ma mère, mais crevant du même coup ses tympans. Opération qu'elle précisait avoir été pratiquée sans anesthésie...

 

Cette surdité arrrivée à 10 ans n'avait pas influé de manière négative sur ses études, au contraire. d'après ma mère, mon père était exceptionnellement doué. Et j'ai vu effectivement les dessins à main levée qu'il avait effectués pour décrocher son diplôme d'ébénisterie : d'une réelle maîtrise. "Ton père aurait pu être professeur à l'Ecole Boulle", disait ma mère. "Mais comme il était sourd..."

 

Il fut aussi dispensé de service militaire. Cependant rappelé en 1939. L'armée devait sans doute considérer que la surdité n'empêchait pas d'aller se faire tuer, et que même cela devait être un avantage. Les soldats, en 14-18, devenaient fous à cause du bruit du front,  grenades, bombes, tirs de mitraillette. Un sourd était donc de la bonne chair à canon. Il profita de la débâcle pour faire le tour de France en vélo, laissant ma mère s'occuper seule des deux enfants (la fournée des "grands"), ce dont elle lui en voulut toute sa vie...

 

 Après guerre, il votait De Gaulle, avec des réserves concernant l'Algérie. Puis il passa, résolument, pour Poujade, avant d'opter pour Lecanuet et ne plus quitter le centre-droit.

 

Il était un patron correct, je crois. Une de ses fiertés était d'avoir encore ses dix doigts, ce qui était rare chez les menuisiers. Je n'avais pas le droit d'entrer dans l'atelier, sauf exception. Je revois encore le jour où ma mère, oubliant que j'étais là, a cherché les doigts d'un ouvrier blessé, par terre  dans la sciure, pour les rapporter à l'hôpital, où mon père avait conduit le plus vite possible l'ouvrier. En vain : l'ouvrier a perdu trois de ses cinq doigts. Et j'appris que la machine la plus dangereuse d'un atelier de menuiserie était la meurtrière toupie...

 

Je connus aussi l'odeur des copeaux et du brou de noix, le bruit des machines et les "bonjour, Patron" des ouvriers. La vie entière de mon père était contenue dans cet atelier. L'église, c'était l'affaire de ma mère. Lui, sa religion, c'était le travail.

 

La vie avec lui était bien évidemment réduite aux heures qu'il passait avec nous, bien moins nombreuses que celles où il était à  l'atelier. Mais même cette portion congrue était étrange.

 

J'ai dit que j'ai arrêté de croire au beau mensonge généreux de ma mère à 13 ans. J'étais avec une sorte de petite cousine, Brigitte, qui se plaignait de son père. "Il veut m'empêcher de mettre mon blue-jean préféré pour aller en classe, tu te rends compte ? Et il me fait sans arrêt ranger ma chambre"... J'écoutais patiemment cette petite cousine, nous étions dans le jardin, nous buvions de l'antésite ; je n'ai pas compris moi-même pourquoi je suis tombée en larmes, et j'ai tenté, maladroitement, de lui expliquer. "C'est parce que... Ton père sait que tu as un blue-jean... "

 

Le beau mensonge gisait en miettes, à mes pieds. Et j'étais honteuse d'avoir honte.

 

 

3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 13:26

Je crois que c’est le livre d’Edouard Louis qui a déclenché cela chez moi. La force d’évoquer mon père : tentation   que, jusqu’ici, je n’ai pu que refouler, et refouler encore. Il est entendu que l’enfance martyre d’Eddie Bellegueule n’a absolument aucun rapport avec ce que j’ai vécu. Il n’empêche que moi aussi, j’ai connu la peur  du père, la honte parfois de ce qu’il était, la honte toujours de ce que je ressentais véritablement à son égard. Je n’ai pas eu la force de respecter le pacte concocté par ma mère : à savoir, en échange du coût de mon éducation, considérer mon  père comme étant le meilleur des pères possibles. Il allait signer les papiers de reconnaissance  à la Mairie, s'interrompant deux heures de travailler pour cela (les visites à la mère et l'enfant n'existaient pas pour lui) et acceptait ainsi, de fait, que son désir à lui ait fondé notre existence à nous, ses enfants. Donc, seul père possible. Donc, meilleur père possible, puisque le seul.

 

D’autant que…

 

Mon père n’était pas alcoolique. Ni drogué, ni marginal, ni asocial. Il n’était pas violent. Il n’était pas brutal.  IL ne fumait pas, sauf parfois, de petits cigarillos, le dimanche. Il ne portait pas d’habits excentriques. Il ne conduisait pas trop vite. Il ne dissipait pas son argent dans les jeux ou les courses, mais remettait le tout dans les diligentes mains de ma mère.  IL n’était jamais en retard à table. Il n’élevait qu’exceptionnellement la main sur ses enfants,  à 98 % sur les garçons seulement, et encore, sur demande express de ma mère.  La gifle (la correction s’arrêtait là), était rude, mais  n’était pas cruellement accompagnée de remarques. Il n’était pas le genre d’homme à retirer calmement sa ceinture, avant de frapper.

Il n’était pas difficile dans ses goûts culinaires, ni exigeant sur sa mise, qui, toute la semaine, se composait de simples cottes bleues ;  celle du jour, lavée et fraîchement repassée,  devait être déposée pliée  sur le serveur de bois, au bout de son lit. Mon père ne refusait jamais aucune demande de ma mère, que ce soit pour changer une ampoule ou des meubles de place, aménager un sous-sol ou construire une nouvelle maison :  pavillon préfabriqué qu’il complétait de charpente en chêne,  d’armoires normandes et d’étagères  de style rustiques, comme partout ailleurs. Il ne contestait jamais la couleur des rideaux ou le motif des papiers peints. IL n’était pas un homme difficile à vivre. Il n’oubliait pas d’offrir des cadeaux, à Noël, et était présent lors des anniversaires organisés par ma mère. Il ne découchait jamais : il était toujours présent, partant à 7 heures du matin, revenant de 12 à 13, repartant à l'atelier jusqu'à 19 heures, du lundi au samedi. Il n'a jamais été malade.

 

Il ne s’occupait pas de nous, les petits. J’ignore s’il en fût de même pour les grands, la différence d’âge ne m’a pas permis de comparer. Il ne m’a jamais coiffée, ou habillée.  Ou bien, je ne m’en souviens pas. Je ne me souviens pas de ma main dans la sienne. De ses lèvres sur ma joue. Il n’a jamais joué avec moi. Il n’a jamais parlé avec moi. Il n’est entré dans ma chambre d’enfant que lorsqu’une ampoule devait y être changée, ou que le radiateur fuyait. Il ne s’est jamais soucié de mes résultats scolaires, ne m’a jamais félicitée ou grondée. Je ne crois pas que mon père m’ait beaucoup « vue »  : à 15 ans, un jour où, pour une fois, j’étais bien habillée, j’ai traversé la cour de l’atelier. Mon père a demandé à son ouvrier qui j’étais, et ce dernier a répondu  « je crois bien que cette demoiselle, c’est votre fille, patron. » Je ne suis donc pas bien sûre qu’il m’ait jamais regardée vraiment. Il ne s’est  pas  préoccupé de mes vêtements, de mes occupations, ni bien évidemment de mes sentiments ! Je me souviens des deux seules phrases, en dix-huit ans, qu’il ait prononcées à mon sujet : la première, adressée à ma mère, concernait ma vue : « dis donc, elle ne serait pas un peu bigleuse ta fille » ? J’avais trois ans. La seconde, j’en avais 15. Il s’est adressé pour la première et la dernière fois directement à moi, sur le quai de la Gare où il était venu me récupérer (j’avais fugué). « Tu as fait de la peine à ta mère ». Ce furent ses seuls mots de reproche. Visiblement, à lui, je ne lui avais rien fait...  Il agissait avec moi comme  avec l’argent qu’il gagnait. Remettant le tout dans les mains  de ma mère. Il ne cherchait jamais à être proche de moi, ce qui m’arrangeait, surtout à table, parce qu’il avait de mauvaises manières et faisait beaucoup de bruit en mangeant. Il ne s’y tenait pas de conversation. Le midi, avec obligation de ne pas parler, nous mangions dans la petite cuisine au son monté au maximum d’un mauvais poste de transistor, en écoutant Pierre Bellemarre sur Europe1 racontant des "histoires extraordinaires".  Encore aujourd’hui, la voix de cet animateur me donne la nausée… Le soir, nous regardions la télévision, mangeant autour de la table ovale qu’il avait fabriquée, le poste au droit de son regard. Il y était relié par un cordon électrique, blanc et enroulé du casque à l'appareil, qui l’empêchait d’être perturbé par nos voix et le bruit des couverts. Il ne lisait pas à haute voix, le matin, le journal qui, posé devant lui sur la table, l’occupait longtemps. Il était passé du Parisien, qu’il lisait dans ma prime jeunesse, au Monde, qu’il  déchiffrait pesamment, surtout le dimanche. Il ne  m’a jamais parlé d’aucune de ces lectures. Il ne parlait d’ailleurs que rarement.
Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi seul, malgré sa femme et ses six enfants. Ou cinq, car je ne crois pas qu’il m’ait jamais voulue comme fille. Je ne lui ai jamais posé la question.


Mon père, simplement,  était sourd.

2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 17:30

Le marron. Le beau marron  rebondi, compact, lourd et glacé que je ramassais dans la cour de récréation de mon école  primaire. Il me permettait de croire qu' "allons, voyons ! Dans le cours du monde,  l'automne n'est pas que le synonyme de la  rentrée des classes, à preuve : le marron   ! "

 

... (je le pense encore aujourd'hui, dans l'automne de ma vie).

 

La fermeture éclair coincée. Celle de Madame Marron, la prof de maths qui terrorisait, entre autres, la  seconde  B du lycée Augustin Fresnel de Bernay, dans l'Eure.  Madmae Marron était la cause première de mon obsession, les jours de cours d'algèbre et de géométrie : l'inspection paraonïaque de  mon cartable (ai-je bien mon compas, mon rapporteur, ma règle 30 cm, mon équerre, mes lourds livres de maths   et mon cahier bleu ?). Madame Marron :  la preuve vivante de mes limites intellectuelles. Mon échec, mon tourment, ma terreur. .. Mais qui arriva,  alléluia, un certain jour de mai 19.., avec une fermeture éclair mal fermée sur sa jupe forcément  droite : elle devenait humaine,  faisant apercevoir, en même temps, une combinaison d'un rose pilou chiffonné  et  la  sorte de rebondissement de chair,  comme une saucisse cherchant à éclater,  d'une "poignée d'amour"  jusque là soigneusement dissimulée. Mesquine victoire , peut-être, m'enfin  ... 0  en maths, certes, mais 15 ans d'âge,   d' un  âge mince, nerveux et plutôt élancé   : du coup, j'ai triomphé !!

31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 09:38

Je lis à bouchées doubles, voire triples, en ce moment - je sais que, bientôt, je n'en aurai plus vraiment le loisir. Cela fait se catapulter différentes lectures, de manière troublante car les univers sont si éloignés qu'il me semble passer de la chaleur africaine à la glace articque, rien qu'en fermant un livre pour en ouvrir un autre. Passer de la Recherche à Eddie Louis et son implacable "en finir avec Eddie Bellegueule", c'est aussi vertigineux qu'un saut à l'élastique.

 

"En finir avec Eddie Bellegueule" est un ROMAN. C'est ce qui est inscrit sur la jaquette, et c'est pourquoi je m'étonne un peu des remarques des détracteurs de ce livre. Ces derniers s'interrogent : le portrait des parents, dans le livre, est si accablant que les "vrais" parents de l'auteur vont forcément en avoir connaissance.Biographiquement, ils ont la quarantaine, à peine... Et Eddie Louis n'a que 21 ans.

 

Il paraîtrait que dans la "vraie vie", Eddie Louis s'appelle (ou s'appelait) effectivement Eddie Bellegueule. Je ne sais comment on peut en être sûr, s'agissant d'un roman, donc, mais bon, admettons. Je ne crois pas, dans ce cas, que le risque de blesser les parents soit bien grand, tant l'univers qui est décrit ici exclut automatiquement toute présence de livres,  dans cette maison-là.

 

Moi, en filigrane, j'ai surtout vu l'abandon de la classe ouvrière, dont les parents d'Eddie Louis sont évidemment issus, même si d'ouvrière, cette population est devenue chômeuse. Oh, le parti communiste n'était pas dépourvu de quelques défauts (je me souviens de la difficulté, dans les années 80, d'imposer des banderoles féministes dans des cortèges maintenus par la CGT et le PCF...) : mais au moins, en même temps qu'il parlait de dignité à des personnes que leur statut social maintenait dans l'humilité, une certaine éducation à la citoyenneté s'en dégageait. Les parents d'Eddie Louis, la mère enceinte à 17 ans, le père chômeur obèse, alcoolique, violent et homophobe, n'ont, dans leur entourage, personne pour leur tendre la main, et surtout les aider à appréhender une situation qu'ils sont dans l'incapacité de comprendre : l'homosexualité de leur fils. Trente ans plus tôt, un militant du Parti Communiste aurait certainement pu mettre des mots et panser la violence, pourvu que ce militant soit un tant soit peu éclairé (et il y en avait).

 

Je m'en vais interroger Stoni, savoir s'il a lu le livre, et s'il y voit, comme moi, la possibilité d'en détourner le titre. Les parents de Louis, s'ils votent, ne peuvent que voter Front National - cela me semble évident.

 

En tout cas, il faut lire ce livre, qui retrace sous son apparence autobiographique un portrait saisissant d'une régression sociale impressionnante. Dans le "quart monde rural", qui m'entoure, et que je croise, sans m'y attarder, à chaque coin de mes rues brayonnes.

 

 

28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 09:57

Par deux fois mon attention a été attirée : une chronique chez Assouline, un billet sur France Musique, tôt ce matin. C'est décidé : j'achète le livre d'Edouard Louis, et l'offrirais sans doute au Clopinou, quand celui-ci aura vingt ans. Car Eddie Louis est aussi jeune que mon fils, il est à l'école normale supérieure de sociologie, et son écriture, m'a-t-on dit, est fort belle, classique et forte à la fois.

 

Mais en fait, j'ai une autre idée en tête en voulant lire ce livre - puisque je sais aussi qu'il contient un témoignage autobiographie sur l'enfance martyrisée de l'auteur, issu du "quart monde rural" et victime de l'homophobie et de la bêtise humaine, sur fond de misère sociale...

 

Le "quart monde rural". Je ne peux l'ignorer : il est partout présent autour de moi, et si les scores du Front National sont particulièrement élevés en Bray, en Picardie Verte, dans les fins fonds de l'Oise (ah ! Des petites villes, des bourgs horribles,  comme Formerie ou Feuquières) c'est que la laideur colle à la misère, arrive à rendre sinistres  jusqu'aux ruisseaux, aux champs industrialisés, aux fermes où des corps d'agriculteurs pendent désormais aux poutres des granges (un suicide tous les deux jours chez les paysans d'aujourd'hui...) et enfin  engendre la haine des autres et la haine de soi, chez les chômeurs ruraux... 

 

Et pourtant. Pourtant, je reste persuadée que la vie aux champs peut permettre de concilier une appréhension pacifiée du monde, continuer de nous émouvoir et être le socle solide de vies enrichies. Il suffirait de redonner du sens, du corps, de la fierté à ceux qui sont dépositaires de la terre. De nos jours, dans notre région surtout, seule la chasse donne encore du lien social aux rescapés de l'exode rural : quel dommage. Quel carnage, aussi...

 

... Mais les agriculteurs "bio", eux, ne se suicident pas. Il faut s'accrocher à cette idée. Un Pierre Jourde, un Eddie Louis, peuvent bien témoigner d'un monde rural  tellement en perdition qu'il brise ceux qui y vivent. Moi, je bénéficie, grâce à Clopin évidemment, d'un environnement qui me permet de jouir de la beauté des champs, du bruit du vent dans les grands peupliers, de la saveur de la framboise cueillie aux branches et  gobée tôt le matin, en allant ouvrir aux poules. Si j'écris de nouvelles "petites histoires familières et brayonnes", ce sera pour témoigner que la vie aux champs, ce peut être aussi une chance d'harmonie, et qu'on peut être brayon, ou picard, n'avoir pas beaucoup d'argent, et échapper à la brutalité et à la bêtise humaines.

 

Allez, tiens, pour se donner du courage, un peu d'Henri Texier, et en voiture Simone,  pourquoi pas ?

 

 

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