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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 09:45

Hier après-midi, Clopin m'a offert le dvd du film  de Julie Taymor sur Frida Kahlo. Je l'avais "loupé" lors de la diffusion sur Arte, et Clopin tenait absolument à ce que je le voie : il faut dire que l'exposition à l'Orangerie nous a profondément marqués, cet hiver.

 

Le film est un enchantement, parce que les toiles de Frida sont utilisées comme des personnages, et que l'esthétique du film répond à l'esthétique mexicaine de Kahlo. Les couleurs, ah, comment les qualifier ? Elles ne sont pas "primaires", mais elles sont franches, profondes, terriennes, elles se répondent les unes et les autres : elles chantent. Tout l'imaginaire mexicain est mis à contribution, la bande-son est remarquable (ah ! les chansons !!!), l'interprétation géniale (l'actrice qui joue Frida est tout bonnement devenue elle !), les costumes, n'en parlons pas, ils reconstituent à eux seuls le génie de Frida : la scène où, pour son mariage, elle refuse la banale robe blanche en dentelle pour revêtir une robe somptueuse, des mêmes couleurs que tout son univers, une robe qui rappelle évidemment les costumes traditionnels mexicains, cette scène-là est proprement magnifique !

 

Tout est juste, et cela ne sent pas la sueur : c'est si aisé qu'on est emporté. Même l'arrière-plan historique (le communisme de Kahlo et Rivera, le passage de Trotsky - la scène de son assassinat est d'une telle force qu'elle diffuse une beauté plastique intense) tout est intéressant, tout m'a passionnée.

 

Et puis Frida est si... embrasée. Oui, c'est une femme embrasée, et pas seulement parce que le feu, associé à la mort, la délivre enfin. C'est que le film retrace parfaitement la force de ses désirs. Elle était bisexuelle, et parfaitement consciente du passage du désir, chez elle. Désirante, pantelante, et désirée.

 

C'est une drôle de chose, que le désir. La jeune fille blessée, la mouette ligotée qu'était Frida utilise cette force de l'eros pour survivre. C'est un des très rares films que j'ai vus où ce qu'on a communément l'habitude d'appeler "le cul" (alors qu'il peut exister du désir sans cul, mais pas de cul sans désir) a sa place propre : la nécessaire force vitale.

 

C'est une drôle de chose, que le désir, parce qu'on peut ressentir celui de l'autre. Personnellement, j'ai gardé un très net souvenir de la première fois où un garçon m'a regardée "de cette façon-là". J'avais douze ans et demi, et une robe jaune. Pour la première fois, des seins dessous (quelle étrange sensation !). Je suis entrée dans la pièce où une réunion quelconque de l'union des commerçants et artisans se tenait, dans l'ancienne abbaye de Bernay. Je n'ai pas "vu" le garçon, j'ai juste senti son regard sur moi, qui me forçait à me redresser. J'ai soigneusement évité de tourner la tête vers lui : je savais ce qui se passait. Quelle étrange sensation, que d'être désirée... Quand, en sortant, j'ai profité du brouhaha pour enfin , par en-dessous, lancer un bref regard vers  qui me regardait, je n'ai vu qu'un mince adolescent, brun, timide, avec de grands yeux sombres, comme andalous. IL ne me plaisait pas : j'ai secoué les épaules, pour me débarrasser de ce regard. Mais je n'étais pas en colère, ou agressée, comme je le serai plus tard, à Rouen. J'étais juste devenue une jeune fille : désirable.

 

 

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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 11:19

Voilà, ça y est, c’est envoyé : j’ai étoffé mes « petites histoires familiales et nombreuses » d’un pendant « paternel », lui-même venu au jour après ma lecture « D’en finir avec Eddy Bellegueule ». Clopin m’assure que mes textes sont bons ; je tente de le croire…

 

J’ai omis, plus ou moins volontairement, d’y traiter d’une question qui aurait pu relever de ces « petites histoires » : à savoir  la jalousie qui émane des écarts de traitement entre frères et sœurs, quand les fratries s’étalent sur plusieurs  périodes distinctes.


Ce fut mon cas : petite dernière d’une famille de six, je suis née en plein baby-boom. Mon frère aîné, lui, est né avant-guerre, en 1936. Vingt ans  nous séparent.

Et pas seulement vingt ans.


Premier fils d’un  tout jeune couple : ouvrier-secrétaire, mon frère aîné a connu une enfance modeste, où peu d’argent était disponible, où de longues études n’étaient pas envisageables. Un CAP de menuisier semblait suffisant pour les projets familiaux…

Dernière fille d’une famille d’artisans, au beau milieu des trente glorieuses,  mon enfance a été beaucoup plus aisée que la sienne, et les études « générales », au moins jusqu’au baccalauréat, m’ont été proposées sans  rencontrer la moindre résistance.

A ces différences de « niveau de vie », s’est ajoutée une autre problématique :  la place de la bru.

Mon frère aîné a épousé sa femme et a eu son premier enfant la même année où ma mère fut enceinte de moi. La toute première conséquence fut que ma mère a caché sa grossesse, par gêne  vis-à-vis de sa belle-fille. Ce fut mon frère qui, en quelque sorte,  me permit d’exister, le jour où il lança « alors, tu nous l’annonces ce dernier bébé ? »

La seconde conséquence fut que la bru ne put jouir de la place centrale qui est généralement accordée à celle qui met au monde le premier « petit enfant » d’une famille. Quand elle venait à la maison avec son bébé, j’étais là : mon neveu avait le même âge que moi. Ma belle-sœur devait paradoxalement faire le deuil, d’une certaine façon, d’une grand’mère pour son fils, puisque ma mère était accaparée par la nourrissonne pleurnicharde que j’étais…

Il en est résulté une forte jalousie de mon frère et de sa femme à mon égard, jalousie que je ressentais confusément, gamine, et que je ne savais pas expliquer. Il y avait toujours des comparaisons entre mon neveu et moi, sur fond de rivalité entre ma mère et sa bru. Ma belle-sœur stigmatisait mes lunettes, ma silhouette maigrichonne, mes caprices, mon côté « chiffonné »,  mon image d’ »enfant gâtée ». Elle y opposait la solide santé de son fils, son obéissance, l’ordre qui régnait dans son apparence physique, toujours bien habillée, et sa stricte  éducation. Ma mère ne disait rien tout d’abord, se contentant de poser sur moi ce regard troublé qui fut l’énigme de ma vie, puis elle soupirait un peu et parlait de  ma vivacité, de ma sensibilité… Les deux femmes ne s’aimaient guère.

Et mon frère ne m’aimait pas. Au cours des années, en effet, son fils a développé une sorte de soumission à mon endroit. Il m’adorait, et quand la famille de mon frère venait à la maison, mon neveu ne me quittait pas d’une semelle. Je dois avouer, à ma courte honte, que j’avais pleinement conscience de la domination que j’exerçais sur  lui. J’en ai largement profité pour « compenser » l’hostilité fraternelle. En vrai, j’ai fait « marcher » le jeune garçon, voire courir.

Mon neveu, de deux mois seulement mon cadet,  « gobait » tout ce que je lui racontais ; j’ai donc débridé mon imagination. Par exemple, je le plantais en sentinelle devant une maison du voisinage, en lui racontant qu’elle était le repaire de bandits, qu’il devait attendre que telle fenêtre s’éclaire : il n’osait quitter son poste, était mort de trouille. Je l’emmenais à l’église, aussi, et lui commandais de s’étendre par terre, les bras en croix, en  lui faisant croire que c’était ainsi que la messe se déroulait, puis l’abandonnais ainsi, avec ordre de tenir au minimum une demi-heure… J’inventais toujours de nouvelles histoires, de nouvelles épreuves. Il me croyait sur parole, en redemandait encore et encore… Et, méchamment, cela tournait toujours à son désavantage…

Son père m’en voulait, et tentait de dissuader son fils de m’écouter, mais mon neveu était aussi fasciné par moi qu’une grenouille par le cobra qui va la boulotter ! Cela ne m’aidait guère à désarmer la jalousie fraternelle…

Une fois grandie, j’ai bien évidemment eu honte des tours pendables que j’ai joués, toute mon enfance, à mon neveu. Et j’ai ressenti si fort la jalousie de mon frère que je m’en sentais coupable…

Je crois pourtant que mon frère était tout aussi victime de sa jalousie que moi. Et il était, même jeune, assez amer. La guerre d’Algérie l’avait marqué définitivement – il était devenu d’un racisme tel  que c’en était difficilement supportable. Ce fut d’ailleurs ainsi que la relation entre lui et moi s’est définitivement terminée. Je devais avoir dix-sept ans, je ne supportais plus de devoir me taire pendant que lui, tout paré de l’autorité de l’adulte et de l’aîné, « remettait  ça ». Il était venu passer quelques jours à la maison, nous étions à table, une soupière fumante nous séparait. Il n’a pas fini sa énième blague raciste :  j’ai attrapé la soupière, la lui ai collée sur la tête. Je revois encore les pâtes vermicelles qui dégoulinaient sur ses joues mal rasées…

Evidemment, j’ai été punie tant et plus. Ma mère m’a forcée à demander pardon, puis m’a consignée dans ma chambre pendant des jours et des jours.  Mais pourtant, je sentais qu’elle ne me donnait pas entièrement tort. Peut-être avait-elle ressenti, elle aussi, cette jalousie que mon frère aîné faisait toujours peser sur moi ?

Il n’empêche que je me suis longtemps sentie confusément coupable, jusqu’à ce qu’un psy, un jour, dénoue cette culpabilité. Je venais de lui raconter que j’avais honte d’avoir eu une enfance plus facile, avec plus d’aisance matérielle, que ce grand frère si lointain et si hostile. Il balaya mon argument d’un grand geste : « vous avez eu une enfance plus aisée ? Mais vous êtes la fille de parents forts âgés, pas forcément disponibles pour vous. Votre frère a été le premier né, l’héritier potentiel, il a bénéficié de la jeunesse de votre père et de votre mère. »

Il faudrait revenir en arrière, trouver les mots, dénouer les nœuds obscurs qui enchaînent les rivalités et les sentiments « fraternels ». Il faudrait revivre les enfances…

Je n’ai pas revu mon neveu. Il a mal tourné, a disparu. De la prison, je crois :  il a été renié par son père et sa mère (qui ne faisaient décidément pas dans la subtilité).  Peut-être sa trop grande naïveté, et son goût pour mes folles et innombrables  histoires, ne l’ont pas aidés dans la vie… Peut-être…

11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 11:30

Quand on estime quelqu'un, qu'on fréquente journellement son blogue, qu'on profite de son savoir, qu'on élargit son horizon grâce à lui, forcément, quelque chose de l'ordre de la reconnaissance s'établit.

 

C'est ce qui m'arrive avec Pierre Assouline, et ce, depuis 2008... Je l'appelle souvent, histoire d'être un petit peu originale, "mon hôte", et j'ai lu beaucoup de ses ouvrages, qui sont de toute sorte.

 

Les plus pointus, à mon sens, sont ses biographies : non seulement, ce qui est bien le moins, elles sont complètes, documentées, érudites même, mais encore on sent l'influence du sujet sur son biographe, cette drôle de symbiose qui s'opère. Et je mettrai ma main à couper que si Pierre Assouline décrypte le plus souvent des passés sujets à caution, des personnalités marquées à droite, ou pleines d'ombres, c'est pour mieux interroger notre présent.

 

Par contre, j'étais bien moins emballée par les romans de mon hôte. Tout aussi documentés que ses biographies, ils manquaient pourtant, non d'une langue littéraire, mais d'une sorte d'implication personnelle. Je crois très sincèrement que pour réussir un personnage, il faut d'abord qu'il existe en nous, par nous en quelque sorte.

 

Et puis voilà que Pierre Assouline, dans son dernier roman (qui parcourt encore une fois la période qui ne cesse d'absorber mon hôte), s'abrite dans un personnage pour une fois vraiment "incarné" : un maître d'hôtel façon Dontown Abbey. Un gardien d'un ordre aristocratique tellement séculaire que le nazisme en devient une simple péripétie, moins importante que la manière d'enlever les miettes d'une nappe...

 

Et cela fonctionne. Et j'en suis fort contente, et pour mon hôte, et pour la lectrice que je suis !  Il y a, dans la rigidité désespérée de Julius, dans sa culture aussi (c'est un virtuose caché), comme le dérisoire d'un salut impossible : non, malgré les siècles des Hollenzollern, l'Allemagne ne pourra être sauvée. Le drapeau français du gouvernement de Vichy en exil (précédant une chute inévitable) a beau flotter comme un rideau de théâtre sur les bouffonneries françaises, Julius a beau se dresser comme un rempart contre l'absurdité meurtrière du monde, il lui faudra payer sa lucidité et sa prise de parti antifasciste...

 

Bon, je ne vous en dis pas plus, ça s'appelle SIGMARINGEN, ça ressemble à du Pierre Assouline tout craché mais justement : c'en est, et du meilleur.

8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 14:04

Une matinée de tournage, ce matin. J'accompagne Clopin en "mode sherpa", c'est-à-dire encombrée du pied de caméra, du guidon pour les tournages à l'épaule, de sacs divers... Il fait frisquet, malgré le soleil qui fait tout reluire. Et il a tant plu que le pré où nous allons tourner une scène de plantation de haie est encore largement humide, surtout vers le bas.

 

En fait, la haie n'est qu'une partie du boulot : les propriétaires qui ont travaillé avec l'association A.R.B.R.E. pour monter leur projet de plantation ont aussi bénéficié d'un système mis au point par la Région Nord-Picardie : un "kit" de plantation d'une centaine d'arbres fruitiers, le tout revenant à 0,85 centimes d'euro du plant. C'est du sérieux, entre les "chaussettes" , les piquets, le feutre biodégradable, le "pralin" (eau+bouse de vache, excellent fertilisant), les petits arbres devraient se sentir le mieux possible...

 

Evidemment, je n'ai pu résister, j'ai mis un peu les mains à la pâte. Normalement, je devais jouer l'assistante cinéma de Clopin, et ne toucher à rien. Mais il y avait là B., l'ingénieure écologue que j'aime bien, et puis G., la propriétaire de la parcelle, qui parlait si bien de ses arbres et de ses projets : tant pis pour ma petite veste de velours, qui n'était certes pas faite pour ça, j'ai retroussé mes manches et me suis mise au boulot.

 

Eh bien, on retire une satisfaction vraiment profonde à planter des arbres. Même dans un pré argileux, humide et venté. On était bien, là, toutes les trois, à bavarder gaiement tout en faisant bien attention à ce que l'on faisait. Nous avons planté des pommiers de "reine de reinettes", et en fait, nous en étions nous-mêmes, des reines de reinettes ! Les hommes, affectés à la haie, passaient en nous rappelant que nous étions le 8 mars, journée internationale des femmes : je précisais à chaque fois "journée internationale des DROITS des femmes", ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose, n'est-ce pas (*). Et je rappelais que, selon toute vraisemblance archéologique, ce sont des femmes qui ont inventé l'agriculture...

 

(*) : j'ai eu un chef qui, le 8 mars, offrait à ses collègues féminines des roses. C'aurait pu être une bonne intention, en fait c'était assez macho. Ce chef était un vrai gros con, façon Jcé tenez, et en plus c'était un butor. Il avait mal calculé le nombre de roses : il en manquait une. Ce n'est pas grave, a dit ce gros con, il y a deux femmes de ménage dans le service, elles se partageront une seule rose, des femmes de ménage n'est-ce pas... Du coup, j'ai été offrir ma rose à la femme de ménage "qui ne comptait pas"...

 

Bon, si c'est ça tout le tournage, il va falloir que je prenne mes dispositions. Déjà, m'adapter, changer de tenue. On ne tourne pas "des racines et des haies" en petit blouson velouté !!!

7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 11:33

Encore une découverte autour d'Edouard Louis. Je suis allée sur son blog, un lien, un autre lien, et je suis arrivée là :

 

http://justecesmots.wordpress.com/

 

Hélas, il y a très peu d'articles (4 ou 5 en un an), mais c'est du tout bon. Allez, zou, dans mes favoris.

 

Je recommande particulièrement l'article sur la couverture de l'Expres, autour des "femen". 

 

Et je me demande si la patronne n'est pas un tantinet journaliste...

6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 09:24

Je crois bien, au vu des réactions indignées hier, chez Pierre Assouline (qui vient de publier un roman fichtrement bien fait, j'en reparlerai) que j'ai "mis le doigt" sur une problématique... Problématique. Victime une fois de plus d'un troll particulièrement hargneux, j'ai réagi "au second degré", pour tenter de démontrer ce qui, chez moi, peut indigner le plus ce genre d'individus. A savoir ma "prétention" à pénétrer "dans la cour des grands", qui m'est si souvent renvoyée à la figure.

 

J'ai donc  rappelé fermement  qu'une des caractéristiques d'internet est justement celle-là : à savoir que la "piétaille" (le vulgum pecus) est désormais chez elle un peu partout : sur twitter voire jusque dans les rédactions des journaux, bousculant les codes et les habitus.

 

Est-ce le mot "piétaille" ? Est-ce le phénomène "internet" ainsi rappelé ? Toujours est-il que mon message a d'abord été incompris (par un Paul Edel par exemple), puis a été abondamment commenté.

 

Il faut dire que le blog de Pierre Assouline (certains de mes potes ne comprennent absolument pas quel intérêt je trouve à aller là-bas) est un endroit fort particulier du web, où justement cette problématique de la piétaille se déploie.

 

Les billets de Pierre Assouline parlent du monde littéraire, sur un mode disons très intellectuel et très cultivé, mais aussi assez restreint - à l'image de l'intelligentsia parisienne, dirons-nous pour résumer un peu trop vite. J'en fais  très souvent mon miel, parce que j'ai besoin de "passeurs" comme Assouline ou Edel, n'ayant pas accès "naturellement" à cette vie intellectuelle-là, et y étant portée par mes goûts littéraires.

 

Mais les commentateurs passouliniens, eux, sont fort particuliers. Evidemment, il y a les trolls nuisibles, et des individus fort peu recommandables (notamment un certain Jcé qui écrit des posts à la limite du supportable, bien souvent dépassée, orduriers et trimballant des thèses d'extrême-droite planquées sous une posture provocatrice) tentent de transformer le lieu en tribune politique. Mais il y aussi d'authentiques érudits, et de très grands intellectuels.

 

 

Tout ce petit monde cohabite, mais a évidemment des préjugés tenaces. Le premier d'entre eux est que le savoir est incompatible avec l'émotion. Dès qu'un post se permet d'exprimer une émotion, il est immédiatement "taclé", sous le couvert de l'ironie. Cela va même si loin que, dernièrement, un troll est venu chercher ici, sur mon blog, une phrase que j'avais exprimée à l'occasion de la mort d'un ami, et l'a relayée sur la République des Livres. Immédiatement, cette phrase maladroite a été brocardée. Elle ne faisait rien d'autre, pourtant, qu'exprimer un chagrin dont je n'avais pas fait part là-bas. Mais !

 

Cette hantise de l'émotion concerne tout le monde, pas seulement moi. Certains des visiteurs souhaitent ouvertement que le blog s'en tienne à une posture intellectuelle, toute tissée de références et laissant apercevoir une culture universitaire, sans jamais montrer le moindre sentiment, et surtout sans jamais "parler de soi". C'est bien entendu totalement paradoxal : les passouliniens passent leurs temps à parler de livres, de textes, d'auteurs qui n'ont jamais rien fait d'autre que d'utiliser leurs propres vies et leurs propres personnalités pour nourrir leurs oeuvres : bref, qui n'ont jamais rien fait d'autre que "parler de soi". (Proust en tête, of course.) En quoi, d'ailleurs, exprimer sa personnalité serait si insupportable ? Je crois en fait que  certains passouliniens sont si imbus d'eux-mêmes, si assis sur leurs savoirs comme sur des bijoux de famille, si "rassis", qu'ils ne peuvent prendre la distance nécessaire pour parler d'eux-mêmes avec simplicité. D'où l'ukase...

 

... Que je  passe outre, d'un pied fort léger. Mais évidemment, un effet boomerang se produit alors. Je compare cela au chemin de fer. A l'arrivée du train, au 19è siècle : la trace tenace du train dans la littérature de ce siècle-là nous le démontre. Ca a été un beau "ramdam" social. Un wagon de chemin de fer (comme celui qui sert de cadre à la Sonate à Kreutzer de Tolstoï) était un endroit où différentes classes sociales pouvaient se côtoyer. Il a fallu adapter ce mode de transport à la réalité sociale : et très très vite, inventer les "classes". Mais regardez comme, dans la Recherche, le snobisme amène les personnages à d'infinies stratégies, dans le "petit tortillard" qui les emmène chez les Verdurin. Le code du chemin de fer, "la vie du rail" ahahah, n'a été écrit qu'à l'issue de multiples contorsions.

 

Je crois donc que, si le mot que j'ai employé : "piétaille", a été si vivement ressenti par les passouliniens, c'est à cause de contorsions de ce type. Je ne suis pas optimiste à ce sujet : je crains fort qu'internet ou pas, on ne cloisonne fermement les wagons, et qu'on interdise aux torchons de se prendre pour des serviettes. Finkielkraut et autres M. Court ne devraient pas être aussi effarouchés par d'humbles Clopinettes, même si elles prétendent, elles aussi, à monter dans leur wagon. Parce que leur but final est de supprimer les "classes" - et que ça, ce n'est certes pas demain que cela se produira !

 

 

5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 10:49

Infos télévisées, hier. Comme d'habitude, le monde semble à feu et à sang, et la vision de Poutine, mâchoires serrées et regard sournois, me paraît  bien faite pour glacer les sangs, qu'ils soient ukrainiens ou russes, d'ailleurs.

 

Mais voilà, l'égoïsme humain est tel... Enfin, le mien. Mon premier mouvement a été de dire "merde, juste l'année où nous devons aller visiter Saint Pétersbourg".

 

La honte.

 

Comme si, en quatorze, à la déclaration de guerre, la seule réaction ait été "merde, on est le 3 août, j'avais prévu de partir à la plage".

 

Ah là là.

 

La re-honte.

 

4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 15:49

Un lundi après-midi pluvieux (pléonasme ?) à Rouen. La pluie arrose si fort les pavés gris qu'ils en deviennent, non pas métallisés, mais bombés : ce n'est plus une question de couleur mais de forme !

 

J'avais rendez-vous, au moins je le croyais, avec une libraire : figurez-vous qu'un mien ami, et ce depuis un bon bout de temps, a pris la peine, sans même que je le lui demande, de faire le tour de toutes les librairies rouennaises pour "vendre" mon petit bouquin "petites histoires familiales et nombreuses".

 

Il est vrai que les retours ont été largement positifs, et du coup, me voyant moi-même à travers les yeux du pote en question, je me suis décidée à accepter de participer à ces  démarches, pour "pousser" un peu ce petit livre (que je m'en vais d'ailleurs étoffer, après mon kaïros bellegueulardien).

 

D'où me voici trempée mais courageuse, timide mais déterminée, et surtout précédée d'un pré-accord obtenu par mon pote. En plus, Clopin me prépare un tract et une affichette : poussée par derrière, tirée par devant, le moindre que je puisse faire est d'aller rencontrer ceux ou celles qui veulent bien m'accorder un peu d'intérêt, non ?

 

Evidemment, je m'étais trompée - la personne qui s'occupe de mon cas (et voilà, je suis encore un cas, faut que je me résigne) est partie en vacances. Tant pis, tant mieux, même sous la pluie, Rouen me réchauffe encore le coeur...

 

Et puis c'est une ville littéraire, non ? La cathédrale, livre de pierre. Les cimetières sont pleins d'écrivains. Et le fiacre de Bovary est encore tellement présent qu'on croirait l'entendre gémir, à chaque halte.

 

Je me demande si l'office de tourisme de Rouen a déjà eu l'idée d'organiser une visite de la ville en fiacre, reprenant l'itinéraire Flaubertien, avec lectures d'icelui à chaque carrefour. Sûrement : j'ai une opinion de plus en plus confiante dans les directeurs d'office de tourisme. S'ils sont aussi fous que celui de Combray-Illiers, tout ira bien. Et les visiteurs de la vieille ville normande pourront s'exclamer qu'eux aussi, ils sont tous des Emma Bovary...

1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 14:02

Ca y est, c'est décidé, c'est fait, l'enveloppe est partie  : notre destination de printemps, cette année, est fixée. Nous irons visiter, fin mai,  Saint Petersbourg la fastueuse : mes jacinthes de noël n'ont pas menti, mon séjour sera bulbeux !

 

 

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Nous ne partons cependant pas comme les autres années - nous innovons, et je ne sais pas trop comment cela va se passer. Un peu par paresse ou appréhension (le cyrillique n'a pas l'air commode, les visas sont compliqués à obtenir, les mises en garde nombreuses), et aussi pour profiter d'une offre exceptionnelle, pas trop chère quoi,  de la MGEN, nous avons choisi un "séjour organisé". Pas d'effort à faire, l'agence de voyage "vie et culture" s'occupe de tout : vol sur Air France (ça aussi nous préférons...), transport en car de l'aéroport à l'hôtel, visites culturelles sans avoir à prendre de billets, petit groupe d'une quinzaine de personnes autour de guide "expérimenté", et 2 visites prévues du musée de l'Hermitage, qui donne quand même le tournis : 24 toiles de Rembrandt par exemple, la renaissance italienne en veux-tu, en voilà, etc. N'en jetez plus...

 

Sauf que c'est la première fois que nous abandonnons notre emploi du temps à la gestion d'autres personnes. Or je sais, par expérience, et mes difficultés à trouver ma place dans un groupe (que je fais exploser, généralement, assez rapidement), et le caractère totalement insoluble de Clopin dans quoi que ce soit de contraignant...

 

En Croatie, par exemple, nous avons fait une seule excursion organisée : une journée aux îles Kornati (paradisiaque), avec arrêt sur une île pour prendre le déjeuner, puis départ pour une autre île où, par un curieux phénomène, un lac salé démontre aux baigneurs qu'ils ne peuvent que flotter sur l'eau, et enfin retour avec arrêt dans des criques, plongeons et baignades.

 

Tout allait bien, nous étions une vingtaine sur le bateau, piloté par un Croate, Clopin et moi seuls français au milieu de Serbes nonchalants et rougeauds.

 

Sauf que... Clopin a décidé de prendre des photos. Enfin, "décidé" : de toute façon, Clopin passe sa vie à prendre des photos, alors c'est ainsi, point final. Peu lui chaut que vingt personnes attendent patiemment son retour, avant de  manger (j'ai mis fin à l'attente en invitant tout le monde à commencer, tant pis pour lui) : lui, se souciant de l'heure comme d'une guigne, avait entrepris de gravir la colline, histoire de point de vue et de lumière...

 

Il a récidivé une demie-heure plus tard : le bateau partait, on me demandait d'embarquer, Clopin était trop loin pour aller le chercher ou l'atteindre par la voix, je l'ai laissé sur sa colline  (mais en vue d'une auberge, quand même).

 

Le patron du bateau s'est aperçu, dix minutes après, que Clopin n'était pas monté à bord. Eh bien, c'est moi qu'il est venu engueuler. En croate, évidemment, ce qui fait que je n'ai rien compris directement. Mais je suis parfaitement parvenue à reconstituer : Clopin était totalement irresponsable car le bateau ne pouvait pas aller le rechercher, il lui faudrait donc demander à un confrère de le prendre sur un autre bateau, ça foutait un bordel terrible et si j'avais été une bonne "épouse", je n'aurais pas laissé faire ça et je serais allée chercher mon "mari" à l'heure dite,  non mais pour qui nous prenions-nous, Clopin et moi, etc, etc. Ca a duré 20 bonnes minutes, le Clopinou et moi n'en menions pas large.

 

Arrivés sur l'île du lac salé, le bateau du  "confrère" nous a rejoints, ce qui, je crois, n'était pas tout à fait prévu...Eh bien, mon Clopin, bien à l'aise, installé à la proue du bateau,  du plus loin qu'il nous a vus, a levé des bras triomphants, façon Di Caprio sur le Titanic, et souriait largement, béatement, le plus insouciant du monde...

 

Ca a été notre seule et unique tentative de "tourisme de groupe" : une seule journée, c'était déjà trop pour  nous. Et là, nous partons une semaine : étonnez-vous, après, que j'aie comme quelques doutes sur le séjour bulbeux.

 

27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 12:47

Le livre d'Edouard Louis "En finir avec Eddy Bellegueule" fait rage, et fait débat. Résumons.

 

Il est classé dans les "romans", mais il s'agit du récit d'une enfance, qui est celle de l'auteur. Il est brillamment écrit, car ce qui est raconté là est peint "à bout de bras", avec la distance nécessaire pour éviter le pathos : le choix des mots est précis et relève de l'analyse sociologique, avec, en contrepoint, des "citations" des membres de la famille, dont le langage  est reproduit avec exactitude, le vocabulaire retranscrit sans rien gommer de sa violence,  ce qui  donne  une authenticité rare au récit, puisque  les valeurs exprimées, les souffrances et les haines sont ainsi presque "palpables".

 

Bien. Je crois sincèrement que l'auteur n'a pas imaginé que sa famille  aurait accès au livre, la lecture ne semblant pas le loisir préféré de son milieu d'origine... Mais le succès a bien évidemment permis qu'on retrouve la famille Bellegueule dans son village d'Hellencourt... Et  un journaliste du "courrier picard" est allé les interviewer.

 

En gros, deux positions s'affrontent, et une évidence s'impose. Le bouquin est si fichtrement bien fait que tous s'accordent à attribuer à Edouard Louis un vrai talent d'écrivain, et une intelligence hors du commun (il a vingt ans !). Mais certains accusent le livre d'être un "règlement de comptes" visant à "salir" la famille de l'auteur, tandis que d'autres n'y voient que le juste tableau des moeurs des classes défavorisées, violentes, racistes, homophobes, et soulignent qu'Edouard Louis contribue à "démythifier" une classe ouvrière (ou plutôt chômeuse...) en la peignant sous son vrai jour, et non, comme naguère, sous les traits idéalisés du réalisme soviétique.

 

Il est certain que M. et Mme Bellegueule ne ressemblent pas à ça :

 

 

 

 

Lui est obèse, elle, "en colère" raconte leur fils. Et le reste de la famille (les demi-frères, les jumeaux...) est bien entendu à l'avenant.

 

 Alors, vengeance mesquine déformant une  réalité moins sordide que ce qu'il en est  dit par un auteur trop sensible, ou  littérature thérapeutique visant à délivrer l'auteur d'une enfance martyre, grâce à l'intelligence du propos et la distance analytique d'une écriture maîtrisée ?

 

Il est intéressant de lire l'article du Courrier Picard, reprenant les réactions des Bellegueule.

 

Surtout quand on a lu le livre. L'auteur y décrit sa petite enfance, l'école primaire etc., et surtout le cauchemar absolu que fut le collège pour lui. Il y était martyrisé par deux bourreaux, quotidiennement, ses résultats scolaires ont chuté, sa santé physique et mentale était gravement détériorée, il s'en est tiré de justesse.

 

Or, dans l'interview du Courrier, à aucun moment la famille Bellegueule n'exprime un quelconque intérêt pour ce passage du livre. Elle ne pense qu'à défendre son image en niant l'histoire racontée. Non, l'enfant n'était pas martyr. Non, on ne lui jetait pas son homosexualité à la figure comme on crache sur quelqu'un. Non, les Bellegueule sont juste des gens et des parents "'normaux".

 

A mon sens, si j'interroge mon propre  rapport à mon fils, une réaction de mère  "normale", à la lecture du livre  serait d'éprouver une immense culpabilité, en apprenant que mon fils a été ainsi martyrisé au collège, sans que j'en sois informée, sans que j'ai pu le protéger. Il n'y a RIEN DE TEL dans la bouche de la mère. Ce qui me tend à croire que le livre d'Edouard Louis, est, hélas, parfaitement VERIDIQUE.

Il ne "salit" pas sa famille ; il la décrit, à l'aide des "citations" que l'auteur a "enregistrées", aussi parfaitement qu'un magnétophone, et qu'il nous rend. IL l'aurait "salie", s'il n'avait pas dit la vérité. La sienne, bien sûr, subjective et partielle, mais étayée par un récit véritique, et sa famille n'y peut rien. Sinon demander pardon, pour grave manquement au devoir éducatif. Mais j'ai bien peur que les valeurs des Bellegarde n'aillent pas jusque là... Qu'ils soient incapables de ce genre de remise en cause.

 

Je vois aussi, dans cette triste histoire, deux remarques à faire. La première est que le milieu décrit ici est celui d'une famille lumpenprolétarisée des années 2000. Ce n'est pas beau à voir. Je me souviens des livres de Vailland, de la littérature communiste : elle donnait sa dignité à ceux qui n'ont que leur force de travail à vendre. Les Bellegueule ne le savent sans doute pas, mais la haine qui se dégage d'eux provient aussi du fait que désormais, personne n'a plus besoin de l'acheter, cette force de travail...

 

La seconde est que le talent de Louis est tel qu'il invite chacun d'entre nous à s'analyser. Il a eu un effet cathartique sur moi, par exemple. En ce sens, je lui dois une certaine reconnaissance, qui se double d'une crainte. On ne guérit pas d'une enfance, on ne peut pas "en finir" avec... Il faudra à Edouard Louis  trouver un autre moyen que ce livre-là. Je crains qu'il ne continue à souffrir, ne serait-ce que par ce déchaînement médiatique qui a déferlé jusqu'à Hellencourt... Et il n'a que vingt ans. J'ai peur que son entourage actuel, ce "Louis" qui, en ombre chinoise, aime et protège le jeune homme, ne lui permette pas d'emprunter d'autre porte de sortie  que la froide et cruelle analyse sociologique... Or, je souhaite de tout coeur à ce jeune homme de pouvoir connaître l'amour familial : c'est le meilleur des pansements, sur les plus abominables plaies humaines. Je crois par exemple qu'il lui serait nécessaire d'adopter un enfant, et de le rendre heureux, pour ne plus "en finir", mais "vivre avec" cet Eddy Bellegueule qu'il fût, et qu'il continuera à porter en lui. 

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