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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 15:57

J'ai terminé la première des cinq lettres qui vont constituer ma "nouvelle épistolaire". Bien entendu, je vais avoir besoin des services d'un vrai historien littéraire, afin de traquer les invraisemblances et anachronismes. Mais telle quelle, je trouve qu'elle "vient bien" (je pensais au cercle des amateurs d'épluchures de pommes de terre en l'écrivant, et aussi à Tracy Chevalier)

 

Voilà, je la mets en ligne et m'attaque à la suivante !

 

Rouen, le 15 décembre 1787

Monsieur mon Frère,

Comme nous en sommes convenu, je vous envoie ce jour ma première missive, qui, je l’espère, vous trouvera à bon port, dans cette ville de Grenoble où vous devez être arrivé depuis une huitaine, d’après nos calculs.

Tout d’abord, vous dire que toute votre famille va bien : ni refroidissement, ni fièvre, ni même un rhume ne sont à déplorer. Et pourtant, il fait bien froid dans notre ville, ces temps-ci, la pluie cingle les rares passants, et le vent siffle sur les toits ; mais cela n’a pas l’air d’affecter les enfants. Vos frères et sœurs ,  même la petite Charlotte Adélaïde, courent partout dans la maison, jusque dans ce grenier caché où nous jouions nous-mêmes, vous et moi, quand nous étions enfants. Je sais bien qu’à seize ans et demi, je ne puis être considérée comme aussi adulte que vos dix-huit ans vous permettent de l’être. Mais après toutes ces années de couvent, je vous avouerai que je me sens désormais tout-à-fait femme. Ne riez pas, mon frère :  notre mère n’avait-elle pas tout juste dix-sept ans, quand vous êtes venu au monde ?

Notre mère, (puisque je suis chargée de vous parler de toute la famille, je vais commencer par elle), va du mieux possible. Elle sort rarement de notre maison, et seulement pour aller à l’église ; par ces temps d’hiver, elle préfère évidemment l’église Saint-Maclou à la Cathédrale : elle n’a que la place à traverser. Quand elle revient, elle se tient d’ordinaire dans son petit salon, devant le feu. Nous avons pour consigne de ne pas la déranger.

Notre père est plus actif, et malgré le froid, il ne néglige en rien sa charge d’officier auprès du palais de justice : il y est tous les jours, et rentre souvent avec l’un ou l’autre de ces messieurs. Je suis parfois chargée de leur tenir compagnie. J’essaie d’être la plus digne possible de cet office, mais je vous avouerai, mon cher frère, que c’est le sentiment de mon devoir, plus que mon plaisir, qui m’accompagne alors. Ces messieurs parlent si longtemps de politique, et critiquent tant Versailles, que parfois la tête me tourne. Nous sommes nobles, pourtant : je ne comprends pas pourquoi notre père et ses amis sont si bouleversés de la marche des affaires, à la Cour du Roi. En tout cas, il semble que je n’ai aucune chance d’être présentée à la Cour : mon père s’y refusera, même si l’opportunité se présentait ; il insiste bien là-dessus, sans prendre garde à ma présence dans la pièce. Si un de ces messieurs me regarde alors, je ne peux m’empêcher de rougir. Vous connaissez ma timidité.

Nos trois sœurs, et notre petit frère, vont le mieux possible, je vous l’ai déjà dit. Marie-Madeleine, qui va bientôt partir au couvent, me demande souvent de lui en parler. J’essaie de ne  pas trop l’effrayer, mais je me souviens bien y avoir eu froid, et même un peu faim, parfois. Heureusement que vous veniez me rendre visite, mon frère. J’ai l’intention d’en faire de même, pour mes petites sœurs. Il est vrai que si nous étions placées au couvent des Minimes, plutôt qu’à celui de la Visitation,  les rigueurs seraient adoucies. Mais la pension n’est pas du même montant : je pense que c’est cette considération qui l’emporte, chez notre père.

Il est vrai qu’à part le train de notre mère, tout ici nous est compté, et assez chichement. J’aurais besoin d’un nouveau manteau, par exemple : la cape de la Visitation a visiblement fait son temps. Mais notre père est si rigoureux sur ce point que je n’ose y faire même allusion. Pourtant, il me semble que nos ressources ne sont pas si modestes. Vous souvenez-vous du plan-terrier que notre père avait fait dresser, il y a une dizaine d’années, par ce feudataire si doué ? Nos terres du Fossé, celles du Plix, y étaient si précisément représentées que notre père a pu y rétablir les droits féodaux qui étaient un peu tombés en désuétude. Le cidre, par exemple, nous est dorénavant livré deux fois par an, et je vous prie de croire que les tonneaux de notre cave ne sont pas vidés pour notre simple usage. Notre père les vend un très bon prix, à toutes les auberges de la Ville. Et dieu sait  qu’on n’en manque pas… Parfois, dans les tavernes auprès de l’aître Saint-Maclou, le tapage est si fort que je me pose la question : notre cidre, notre piquette aussi, ne sont-ils pas un peu responsables de ce vice étalé là, et dont la rumeur parvient jusqu’à ma chambrette ?  

Néanmoins, le souci de l’argent, que j’ai toujours connu à la maison, me semble –est-ce parce que j’ai grandi ?- prendre de plus en plus d’importance. Je ne le dirai qu’à vous, mon frère, et je romps en cela l’obéissance filiale qui m’oblige au respect le plus absolu des volontés de mon père :  je suis parfois effrayée par son goût de l’argent, joint à son soin de la plus stricte économie. Sans vouloir précisément être présentée à la Cour, il me semble cependant que je pourrais fréquenter les cercles de noblesse, même un peu au-delà de notre noblesse de robe, en vue de mon futur mariage ? Mais je n’ose en parler, et je n’ai d’ailleurs personne avec qui le faire. Notre mère, je vous l’ai dit, vit le plus clair de son temps dans son appartement. Et notre père m’inspire bien trop de crainte pour que je m’ouvre à lui.

IL me reste votre souvenir, et les quelques ouvrages que vous avez bien voulu me confier, avant votre départ. Je les regarde souvent, j’en caresse la tranche, même si je n’ose les ouvrir. Ces terribles noms de « Rousseau » ou de « Voltaire » sont tant haïs par notre père : s’il me découvrait en train de lire leurs ouvrages, je crois qu’il m’expédierait de nouveau au couvent,  le plus dur de toute la région, celui du terrible Hâvre de Grâce…

Je ne peux vous dire cependant combien vous me manquez, et nos conversations, si passionnantes quand vous me décriviez les grands systèmes que ces génies français ont élaborés, me reviennent encore à la mémoire.

Nous parlons parfois de vous, à table. Notre mère soupire de vous savoir à Grenoble : elle a peur pour vous des attraits de cette église réformée qui, malgré l’annulation de l’Edit de Nantes, reste la pire ennemie de notre Eglise. Notre père, lui, se plaint souvent du coût de votre voyage, et voudrait que vous soyez revenu le plus tôt possible, pour prendre votre part au rang de notre famille.

Voilà, mon frère, je vais confier cette lettre à Germain, qui la remettra  à la diligence de Paris : je la fais transiter par les soins de notre banquier, qui la fera transiter à son comptoir de Grenoble. Si tout va bien, dans moins d’une semaine vous aurez ainsi de mes nouvelles. Ne manquez pas, Monsieur mon frère bien-aimé, de me donner des vôtres, si tôt que vous le pourrez.

 

ps : merci à mes généreux correcteurs, Jacques et Lavande !

26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 17:17

La musique n'existerait pas, sans les oreilles.

 

Ces drôles de trucs, un peu disgracieux, qu'on porte flanqués de part et d'autre de la tête, comme les chevaux ou les ânes leurs oeillères...

 

Je trouve qu'on les blesse et les torture, nos oreilles.

 

Alors que, franchement, elles sont toute prêtes à écouter de divins sons;

 

Un peu comme moi, tout le remps : une fille aux tympans rebutée !

 

24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 21:11

Comme je me frottais les yeux (allez savoir pourquoi), mon doigt a soudainement rencontré ma joue, qui était, ma foi, un tantinet mouillée. Et voilà que mon doigt a prouvé  qu'il n'était que justice, finalement, que je sois triste.   Juste quelque chose d'intime, enfin, que de l'ordinaire,  que ce doigt ramassant la larme sur ma joue, coupelle bombée  et rose pour une infime humidité.

 

Les larmes sont les papillons de la tristesse. Elles empruntent tous les chemins - rides du lion, cernes, jusqu'aux bornes des commissures, jusqu'à l'intérieur de la bouche, qu'elles emplissent de leurs battements amers. Les larmes font leur miel des émotions humaines. Il faudrait les distiller. Qui sait si, dans leurs cheminements sur les joues attristées, la douleur de nos destinées humaines  ne prendrait pas, ainsi,  la couleur d'une cruelle légèreté ?

 

J'ai vu Jim, aujourd'hui.

 

 

21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 11:31

Ambiance chantier beaubecquois, toute la semaine : nous réparons les dégâts que la terrible mérule a causé au parquet de la salle, et pour ce faire, des amis viennent donner un coup de mains à Clopin. Quant à moi, comme d'hab', je suis chargée du ravitaillement - ce qui n'est ni une mince affaire, ni une tâche sans importance.

 

La seule chose qui me déplaît dans ce genre d'occupations, c'est qu'une fois de plus, je suis seule fille parmi les mecs. C'est hélas une constante chez moi, qui m'étonne un peu (car j'aime mes amiEs) mais que je ne maîtrise pas trop. C'est ainsi : je suis née avec deux frères, et dès l'adolescence, j'ai été disons entourée de garçons. Non par séduction ou coquetterie, mais je crois bien que c'était dû, justement, à l'inverse :  à ma "part masculine" (ce que j'ai horreur de cette expression de magazine féminin !), à mon absence de dangerosité sexuelle, dirons-nous.

 

Oui, je m'entends bien avec les garçons, c'est certain, et je partage avec eux, volontiers, sujets de conversations et vie quotidienne. Mais plus je vieillis, plus j'ai envie, aussi, de tout ce "féminin" auquel je n'ai pas eu accès. C'est une contradiction : le moindre magazine féminin me tombe des mains, j'ai horreur de tout ce qui est "shopping" ou "arts de la maison", et je considère comme une simple perte de temps la coquetterie. Mais pourtant : j'ai pris beaucoup de plaisir à acheter, cet été, pour faire des cadeaux à de petites amies, de jolis paréos, et je suis très en demande de l'univers de mes "brus", qui elles, n'hésitent ni à se maquiller ni à se "déguiser en filles" . M'aurait-on imaginé achetant des "paréos", je vous le demande un peu ?

 

Bon, trèves de parlotes, et allons nourrir les ouvriers. Le père et le fils, surtout, ne peuvent manquer un repas, tant ils ont peu de réserves ; tenez, voici une photo des deux, datant de six ans, lors du parquetage de la chambre du fort jeune Clopinou, photo  prise en hommage à Caillebotte :

 

caillebotis.jpg

 

(bon, il manque le litron de rouge, mais l'encaustique est là !)

18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 15:31

Je n'aime pas, mais alors pas du tout, sentir mes larmes monter sous un reproche de Clopin : et c'est ce qui m'arrive, quand j'estime que le reproche est injustifié, ou que Clopin me trahit.

 

Hier, c'est pourtant moi qui, sans le vouloir, l'ai "trahi" de cette manière-là.

 

Sans doute parce que la journée avait été rude. La matinée avait été occupée comme les autres, mais dès que je suis rentrée à la maison, j'ai dû gérer le temps. J'ai avalé une bouchée, et puis je me suis mise à la tarte aux pommes, et  à la préparation des légumes du soir. A peine le temps de défourner mon gâteau (j'ai mis de la cannelle dans la compote à la crème qui me servait de fond de tarte, et j'ai doré à l'oeuf les rondelles de pommes finement coupées, au-dessus d'une pâte feuilletée maison. Tu m'étonnes qu'il n'en soit pas resté une miette...), j'ai dû partir assister Clopin dans le premier tournage de la journée, à Beauvoir en Lyons.

 

Nous avons filmé un couple d'habitants bien désemparés : ils sont victimes de pratiques illégales et dégueulasses, de la part d'un agriculteur visiblement "tout-puissant", Maire de la Commune. Non seulement ce dernier ne donne pas l'exemple, c'est le moins que l'on puisse dire, mais encore fait-il tout céder à son intérêt. Un chemin communal bordé de haies bornait des propriétés qui, par le jeu des échanges et rachats, sont désormais son bien, et il a intérêt à n'en faire qu'une seule plaine ? Qu'à cela ne tienne ! On s'appropriera le chemin communal, on rasera les haies, et en avant l'agriculture industrielle ! Quant aux décharges sauvages, c'est également le premier magistrat de la Commune qui semble en être  l'auteur : excusez du peu.

 

Le couple désemparé qui habite au milieu de tout cela a pris un peu trop ouvertement fait et cause contre ces pratiques scandaleuses : le voilà désormais victime de tout l'attirail de petites vengeances, de mesquineries (le colis des vieux non monté jusqu'à la maison, etc.) qu'un puissant agriculteur, soutenu par ses pairs qui lui ont renouvelé par trois fois son mandat, peut exercer sur plus faible que lui. C'est juste dégueulasse, et les pauvres gens "trinquent", dans l'incapacité qu'ils ont à pouvoir relativiser : elle, surtout, est raidie dans une exaspération qui risque de  nuire à sa santé. Espérons que nous pourrons les aider. En tout cas, les images vont désormais pouvoir témoigner de l'"avant" et de l''après".

 

Je n'en avais pas fini pour autant. A peine rentrée, j'ai préparé la collation pour la quinzaine de personnes que Clopin allait filmer le soir-même : une réunion du Bureau des commanditaires de notre film , l'association l'A.R.B.R.E. 

 

Clopin et les deux potes partis pour préparer la salle sont revenus avaler rapidement, le concombre du jardin et  la potée aux choux et aux saucisses que j'avais préparée ; et nous revoilà revoili partis pour le tournage proprement dit.

 

J'étais fatiguée, mal à l'aise (je ne sais pas trop quelle est ma place à l'A.R.B.R.E., je ne fais pas partie du Bureau et suis juste la Clopine du Clopin), j'ai voulu partir, ce qui a fait bondir Clopin : "ton départ était juste une trahison", m'a-t-il dit ce matin...

 

Je pense que mon passage à vide provient aussi de ma prise de conscience du travail considérable que va me coûter le film. La copine qui avait bien voulu se charger du dérushage a finalement, à cause de soucis de santé, déclaré forfait. Oh, chaque chose a son bon côté : le dérushage implique une prise de notes manuelle. Or, ma pratique quotidienne  de l'azerty a rendu mon écriture manuscrite pratiquement illisible, parce que mon cerveau, inconsciemment, cherche à la rendre aussi rapide qu'au clavier ; comme je tape plus vite que mon ombre...

 

Là je suis obligée de ralentir mon écriture, parce que je n'arrive tout bonnement plus à me relire ! La bonne chose est que cela va m'obliger à plus d'attention et de patience. La mauvaise, c'est que c'est tout simplement un travail colossal !

 

Ce travail exigeant pourrait être un challenge pour moi : encore faut-il que Clopin me fournisse de l'énergie, et ce n'est pas en nous disputant comme ce matin que ce sera le cas. Déjà, la Bergère et l'Orchidée avait vu le jour dans une atmosphère quelque peu orageuse entre nous : est-ce  le prix à payer pour que notre collaboration fonctionne, entre moi qui suis plutôt chargée des mots et lui, de l'image ? 

 

Nous devrons faire preuve de patience, or, ce n'est certes pas notre qualité première, j'en ai bien peur...

 

Heureusement, le grand beau soleil de ce matin a dissipé un peu les tensions  de la veille. D'autant que c'est le temps des récoltes :

 

unnamed.jpg

 

Allons, tirons  notre énergie de ces bons légumes, et mettons notre mouchoir par-dessus le reste : c'est le mieux à faire !

14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 09:01

Clopin a commencé son travail de sape en s'attaquant direct au pire, à savoir le mendiant de la ligne  5 qui m'avait tellement traumatisée.

 

Entre "Laumière" et "Quai de la Râpée", en passant par "Stalingrad" ou "Bastille" ,  les noms de stations de métro me font parfaitement divaguer, et il fallait la crécelle du mendiant pour m'en détourner, avec horreur : "sioûplizz, messidames, oune peu de l'aide sioûplizz" -et  déjà sa voix déplaisante, sautillante et nasillarde, me faisait frissonner, et puis je le voyais arriver, de sa démarche quasimodienne : un type d'environ 40 ans, courbé d'un côté et pour cause, se retenant  d'une main  aux poignées et barres, sautant des unes aux autres. Le pantalon s'arrête juste au-dessous des genoux, les pieds sont nus, et le droit est atrocement déformé ;  l'homme ne marche pas sur son talon mais sur le calcaneum, le restant du pied étant à angle droit de la cheville...

 

Moi  à qui  les multiples entorses ou fracture n'ont causé d' autres troubles qu'un certain manque d'assurance, et une lenteur à monter ou descendre les escaliers, moi  qui peux, si je le veux, encore esquisser trois pas de danse, la simple vue  de la clopinerie du mendiant me vrillait les nerfs. Mes chevilles surtout se rappelaient brutalement à moi. De quel pays, de quelle partie de la planète le mendiant venait-il ? Je me posais la question, ne pouvant croire qu'en France, on eût pu laisser le bébé, l'enfant, avec un tel handicap sans le traiter. N'y avait-il ni chirurgie, ni hôpital, ni maternité, de là où il venait ?

 

Il résumait pour moi, à lui tout seul, l'insupportable des destinées humaines, de celles qu'on croise sans vouloir  les voir et qui s'imposent pourtant  dans le métro parisien - et Clopin, qui me connaît bien,  à qui j'avais raconté le mendiant, et qui l'avait croisé lui aussi sur la ligne 5, voulait m'endurcir - "c'est son gagne-pain", me disait-il, "peut-être a-t-il un fauteuil roulant au sortir du métro ?"

 

Ce jour-là, en descendant vers l'enfer bruyant, je pensais encore à lui   -  mais  Clopin résuma d'un mot libérateur ma gêne :  "crois-tu que nous croiserons Gollum ?" ; l'image était si juste que j'ai pu en sourire...

 

Oh, bien sûr, même  sans Gollum que nous n'avons pas croisé, le métro parisien a tout de la Cour des Miracles. Mais justement :  c'est l'absence des gueux qui serait parfaitement insupportable, bien plus que leur présence.

 

D'autant que, ce jour-là, comme nous nous déplacions ensemble Clopin et moi, je voyais la scène un peu par ses yeux, et lui par les miens. Notre longue cohabitation nous permet de savoir ce que ressent l'autre...

 

Le "sdf" qui passa devant nous sur un quai, affublé d'un énorme sac à dos, les cheveux gris et la silouhette informe, nous fit cependant, malgré sa pauvreté évidente, sourire une seconde  fois : l'homme contournait gaiement les passagers attendant leur rame, maniant avec vélocité la trottinette (!) qui lui servait de véhicule. Il y avait, dans cet homme zigzagant autour des passagers immobiles, comme une revanche - l'homme  tombé si bas qu'il peut se permettre une liberté qui manque à autrui, et comme une légéreté : une ironie à la Dickens, l'humour comme bouclier ; le contraire des humiliés, des offensés  de Dostoïevski.

 

Et puis, assis dans la rame, nous avons entendu un  roumain massacrer allégrement Carmen - sur un violon mal accordé, un crincrin infect. Carmen est certes particulièrement massacrable, et  massacrée tous les matins, par de multiples personnes fredonnant sous la douche, et moi-même, je l'avoue, je peux brailler sans l'ombre d'une honte que l'amour, oui oui, est enfant de Bohême. Mais là. Il y avait une telle ironie à ce pénible numéro, et l'indifférence générale des voyageurs était tellement "surjouée" en quelque sorte - car enfin, personne ne pouvait, à moins d'une surdité complète, NE PAS souffrir de ce qu'on entendait, qu'un fou rire me gagna, soigneusement entretenu par Clopin, dont je ne pouvais croiser le regard sans repartir de plus belle.

 

Nous avons ri ainsi, irrésistiblement , et les passagers nous ont appliqué à nous aussi cette indifférence qui va jusqu'à gommer l'existence d'autrui. Mais justement : du coup, nous jouissions nous aussi d'une liberté complète... Au diable l'avarice. Tout alors nous fit rire, gaiement, de bon coeur. La grotesque mendiante croulant sous ses paquets, se déplaçant, tel un buffle,   à contre-courant du flot humain, mais justement : devenant ainsi plus présente et remarquable, plus vivante, que la grise multitude.

 

Nous avons ri des solitaires à portable. Dans le métro, 8 personnes sur 10 pianotent à tout va, d'un pouce déjeté, sur de petits écrans, des messages "insignifiants", franchement, quand on y songe, n'y a-t-il pas là une signifiante drôlerie ? Nous avons ri du couple de touristes mal assorti , et des musiciens des rues déguisés en Russes de pacotille : je voyais le métro comme Clopin le voyait, comme une sorte de théâtre, comme une représentation où je pouvais choisir ma place, et où le dernier des hommes pouvait aussi choisir la sienne.

 

Et puis il y eut la Belle Espagnole.La beauté véritable est si rare qu'elle ne peut paraître sans produire l'effet d'une lampe qui s'allume. Dans le wagon, ce furent les prunelles des hommes présents, malgré toute la rigidité que le code du métro requiert, qui ne purent s'empêcher de se tourner vers la jeune femme assise précisément en face de Clopin et moi. Elle était jeune, mince, blonde, aux yeux verts, et parlait gaiement à un interlocuteur téléphonique, dans un castillan trop rapide pour que je puisse comprendre sa conversation. Mais tout, son teint  d'une fraîcheur extrême,  la finesse de ses sourcils, l'intelligence de son regard vert, la gaieté de sa voix, ses traits purs, le dessin de ses lèvres,  tout était empreint d'une  beauté étincelante, comme je n'en ai vu, moi, qu'à quelques rares reprises ... A mon tour de taquiner Clopin. "remballe ta langue, tu taches ton plastron", lui lançais-je à voix basse, ce qui eut pour effet de le faire pouffer. "Je ne suis pas le seul", fit-il remarquer à juste titre... Et quand la Belle  quitta le wagon, remplacée sur le champ par une matrone épaisse au regard particulièrement vide et bovin,  Clopin  a soupiré "eh oui, c'est pas tous les jours fromage et dessert"  :   ce fut à mon tour de repartir à  rire encore, comme je n'aurais jamais pensé pouvoir rire ici...

 

Satané Clopin. Il voulait me prouver que le métro, ça pouvait être chouette. Que lui, dans sa jeunesse parisienne, y avait trouvé son compte. Qu'il adorait ça, ce concentré d'humanité, et qu'il pouvait y avoir de la cruauté gaie, de la beauté partout, et que l'insupportable du désespoir côtoyait les étoiles...

 

(faudra-t-il qu'il m'accompagne désormais partout où j'irai ?)

 

13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 15:17

Suite du journal de tournage de notre film "les racines et les haies" ICI (faut cliquer !)

13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 09:02

Nous devions aller à un concert de salsa avec des amis,  mais voilà : partis à 19 h du 9è arrondissement, nous ne sommes arrivés chez eux,  dans le quatorzième, qu'à 21 heures, après une traversée de Paris proprement dantesque. Des voitures partout, une sorte de gigantesque bouchon, des voies barrées, des travaux de voirie dans tous les coins, et à l'arrivée, une tournée du quartier, désespérée et énervante, pour ne PAS  trouver une seule place le long des longs trottoirs...

 

La voiture, prise par précaution de la fermeture du métro la nuit, était devenue un piège asphyxiant.

 

Le lourd sac de pommes à la main, je suis arrivée chez nos potes harrassée, le sang aux tempes,  gênée de notre retard qui allait les (et nous) priver d'une sortie,  et avec une seule question aux lèvres : mais COMMENT FAITES-VOUS ?

 

Comment faites-vous pour supporter la densité humaine des trottoirs et des rues,  les queues partout,  les tensions  omniprésentes, le bruit, la laideur urbaine cotôyant de majestueuses beautés architecturales, la crasse et les tags soulignant les vitrines splendides  gorgées d'objets rutilants,   la misère et la folie, et puis ce monde coupé en deux, les termites par-dessous et le luxe par-dessus, et cette indifférence butée, ce repli sur soi, ce refus de voir la mendiante, l'enfant apeuré, cette course qui emmène toute cette foule on ne sait où, au fond de quels couloirs carrelés, et ces voitures bouchonnées le matin sur trois, quatre, cinq voies,  qui, intra-muros,  surgissent de partout, qui n'ont plus de "mobile" que la fin de leur nom, bloquées qu'elles sont derrière un "feu" impassible et glacé, pour aller, dans un hoquet, un soubresaut, s'immobiliser devant le feu, le pare-chocs suivants  ?

 

L'appartement de nos amis (contrairement à Clopin, je n'y étais jamais allée...) est grand, clair, dépouillé par endroits,  avec des pièces à vivre aux murs blancs rehaussés de quelques grandes toiles post-figuratives ou abstraites,  espace ponctué  de petites pièces fonctionnelles (salle de bains, cuisine) au charme délicat et désuet, avec un long couloir étroit ("bien pratique pour jouer au ballon", ai-je appris...). Il  y fait visiblement bon vivre. Nos amis sont aussi calmes et détendus que leur habitat. Leur jeune fils, curieux  comme un chat,  aiguisé comme une belette et caressant comme un petit lapin, est charmant. Comment faire coïncider cette atmosphère paisible avec la folie nerveuse du dehors ?

 

Ils ont tenté de m'expliquer.

 

D'abord, pas de bagnole. Oh, ils ont bien une voiture, mais elle n'est certes pas garée dans Paris : remisée en Normandie ! Cela fait cinq ans, environ, que "les places dans le quartier, c'est fini". Ils ont donc pris leurs dispositions...

 

Certes, notre amie a presque une heure de déplacement, le matin, le soir, pour rejoindre la cité de la Musique où elle travaille. Mais une partie du trajet se fait en bus, à pied aussi, en traversant des jardins et avec son fils à ses côtés. Ce sont des moments où "elle voit les saisons changer" en admirant les arbres des parcs et allées, et où elle dialogue avec le jeune garçon. Et puis elle n'a pas la tension de l'horaire, au moins pour elle  : pas de pointeuse pour ce qu'elle fait.

 

Et le soir, ou pour les déplacements qui ne sont pas quotidiens, il y a le taxi.

 

Quant à lui,  qui a moins de contraintes horaires et dont la profession nécessite surtout des déplacements longs, souvent à l'étranger, il  a mis en place des stratégies pour utiliser de la meileure manière le temps de ses déplacements parisiens, qu'il reconnaît nombreux et longs. A lui la lecture ou la tablette...

 

Oh, certes, nos amis ne sont pas dupes d'eux-mêmes. Ils savent parfaitement qu'il faut  des ressources financières suffisantes pour profiter de tout ce que la Ville peut offrir de plaisirs intellectuels ou artistiques, pour capter sa beauté, ce  dont ils profitent pleinement. 

 

Et ils ont raison, bien entendu : je me prends de plein fouet  la brutalité et l'indifférence de la Ville parce que je n'y vis pas, et que je dois absorber en quelques heures  cette  violence  qui se dégage de la termitière humaine. Si j'y résidais, je comprendrais, j'admettrais, l'indifférence à autrui qui  est si palpable,  dans le métro par exemple. Je construirais ma "bulle" (suivant l'expression de notre ami) qui permet de cotôyer sans s'impliquer, sous peine de pression intolérable, la foule. Je ferais comme eux : m'approprier la fantastique énergie qui se dégage du tout, m'en nourrir et en jouir, en laissant de côté sa violence  sous-jacente.

 

Bon, je commence à comprendre. Plus qu'une bulle, je comparerais, moi, les passagers du métro à des billes,  qui, si jamais elles entrent en collision, peuvent provoquer des éclats que l'on pressent violents. Un plein sac de billes, de toutes couleurs, de toutes dimensions, certaines aussi éclatantes et colorées qu'une oeuvre de Niki de Saint-Phalle, d'autres aussi grises et modestes  qu'un peu de terre. Mais toutes durcies et compactes, hermétiques et fermées sur elles-mêmes : condition de la survie...

 

Et la Ville elle-même ressemble à l'oeuvre de Niki. Paris est une Nana ! Dilatée, éclatante, distribuant  la beauté,  la couleur  et  l'énergie à foison  :

 

Nanas.jpg

 

 

Bref, fantastique !

 

Mais aussi déliquescente, comme ce Père que Niki tue à bout portant, explosant son sexe à la forme d'avion, et aussi cruelle, égoïste et dure, comme ce crâne émaillé, splendide et froid :

 

 

crane.jpg

 

Dont aucune photo de ne peut rendre la démesure (on peut entrer dedans !)

 

 

Ah là là. Je confirme donc : Paris vaut bien une messe, Niki une bonne heure de queue, et non, les Parisiens ne sont pas fous  à lier : juste assoiffés d'énergie...

 

(même si notre amie reconnaît qu'il vaut mieux être jeune, et sans contraintes, pour jouir de cette Ville superbe et démesurée !)

 

Le lendemain, Clopin, qui a vécu à Paris étudiant et qui enfile cette ville comme un manteau, dans lequel il retrouverait instantanément l'énergie de la jeunesse, a entrepris de me faire changer d'opinion sur le métro. Je crois n'avoir jamais autant éclaté de rire sous terre ! Je vous raconte ?

 

fontaine.jpg

10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 13:58

Rien n'est moins sûr, hélas.

 

Ce matin, j'ai dû aller à Compiègne, en passant par Beauvais. C'est une route infecte. Une quatre voies bondée, où les énormes camions-conteners pullulent. On traverse une campagne morte, plate et déserte, seules quelques forêts viennent rompre la monotonie : et sur la route, un, deux, trois petits cadavres d'animaux non identifiés se font écraser et déchiqueter  par les innombrables roues de bagnoles.

 

L'arrivée à Compiègne a le même goût : un cortège incessant de véhicules coincés, à l a queue leu leu, grignotant l'espace et l'air disponible.

 

Je pensais étouffer.

 

Dans le centre-ville, par contre, une sorte de paix provinciale, endormie et ronronnante, peu d'agitation ; est-ce pour ces gens-là que les camions viennent déverser leur cargaison ?

 

Vivra bien qui vivra le dernier... Si c'est dans ce monde-là, je suis sûre du contraire...

8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 11:11

Je rêve régulièrement de Jim. Souvent quand je reçois des nouvelles des rares copains qui persistent à aller le voir : Martine, Philippe. Sans doute parce que je culpabilise d'espacer autant mes visites - cela me devient de plus en plus difficile, comme si la pierre de Sisyphe, non seulement devait être remontée le long de la pente, mais encore  s'alourdissait à chaque fois.

 

Et évidemment, les nouvelles sont de moins en moins bonnes. Comment s'en étonner ?

 

Alors je rêve de lui. Avec un scénario curieusement identique, à chaque fois.

 

Il frappe à ma porte, ou bien, en déambulant, je le rencontre - comme nous nous sommes rencontrés la première fois : devant la vitrine d'un marchand de musique (je regardais les saxophones, il contemplait un piano).

 

Il est malade dans mes rêves, je le sais et il le sait. Mais il parle exactement comme autrefois. Mes rêves débutent donc ainsi : je lui demande comment il se fait qu'il parle aussi bien. Il m'annonce alors qu'il a toujours parlé bien : c'est moi qui ne le comprenais plus, voilà tout.

 

Nous nous disputons un peu là autour (comme nous nous disputiions dans la vraie vie) et puis je tente de l'emmener quelque part. Dans un sanatorium ou une salle de concert, ou en voyage, ou à Beaubec. Et c'est là que le rêve tourne au cauchemar. Car Jim, toujours en parlant comme avant, refuse de venir. Et je sais que s'il reste dans la rue, devant la vitrine du magasin, ou sur le pas de ma porte, il sera en danger...

 

Je me réveille en sueur, évidemment. Car dans mes rêves, je n'arrive pas à le sauver.

Et dans la vraie vie, personne n'est jamais arrivé, personne n'arrive à sauver qui que ce soit d'Alzeihmer.

 

Putain de maladie. Et putains de rêves.

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