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18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 16:21

(résumé succinct des chapitres précédents : Clopinou partant étudier en septembre à Paris, et le marché de l'immobilier étudiant étant ce qu'il est, ses pauvres parents se saignant aux quatre, trois quarts, disons deux veines et demie, lui ont loué, dès le mois d'août, une superbe chambre  d'étudiant de bonne, d'étudiant à deux pas du lycée Janson de Sailly. Clopinou est normand par son père et par sa mère  : autant dire que louer une chambre, sans l'habiter, est un concept nouveau pour toute la famille. Aussi, profitant d'une pause dans un mois d'août par ailleurs assez lugubre, les parents en question décidèrent de laisser là le jeune homme si cher... à leur coeur, d'emporter un matelas pneumatique - les 15 m2 étaient en effet un peu justes pour accueillir un matelas aux dimensions  parentales, emballèrent une trousse de toilette et deux paires de chaussures, et zou : direction la Capitale, comme aurait dit Karl Marx. D'autant que  la chambre, fort bien aménagée voire même assez pimpante, avait l'énorme avantage d'être au coeur de Paris... et qu'on ne payait pas de parking...) 

 

Nous y étions pour deux jours, et le premier matin, j'ai vraiment cru jouer au Monopoly. Les rues que nous empruntions avaient exactement les mêmes noms que celles qu'à huit ans, je cherchais si désespérément à acquérir... Je m'amusais donc, en remontant,  au bras de Clopin, l'avenue Henri-Martin, à deviner le  montant des loyers, quand une apparition... apparut. Quoi de plus redondant, me direz-vous ?  Mais c"est que je n'avais jamais vu cela, moi. Des jolies filles, il y en a partout : ce n'est certes pas ça qui manque, à Paris, au mois d'août. Certaines, court vêtues, attirent parfois les regards. D'autres, la plupart, lasses justement de ces regards insistants, de ces vannes à trois balles qu'on appelle "galanterie" et qui relèvent si souvent du plus vulgaire des harcèlements, affichent obstensiblement des visages fermés, des lèvres pincées, une maussaderie qui fait qu'on les croise le plus vite possible.

 

Mais la jeune femme qui avançait vers nous, avenue Henri-Martin, était d'une toute autre sorte. Etait-ce ses vingt cinq ans, la sublime simplicité de sa robe jaune, de son petit chapeau de paille, la  sorte de perfection absolue dans son allure, dans son vêtement, qui la rendaient si absolument merveilleuse ? Elle arborait un visage neutre, mais dont on sentait qu'il pouvait s'animer à la première occasion - elle était non seulement belle, mais semblait concentrer en elle toute l'élégance de l'avenue et de sa double rangée d'arbres, exprimer à elle seule  la beauté radieuse de cette matinée d'été, et sa robe était évidemment la seule adaptée à ce moment précis du jour ;  de plus, son élégance était  d'une telle nature  qu'à la fois, on ne pouvait en détacher les yeux mais qu' en même temps, il était impossible d'oser, même en rêve, la troubler de quelque manière que ce soit.  

 

Je n'en revenais pas, et me souvenais du jeune Narrateur n'osant aborder la duchesse de Guermantes dans sa promenade matinale, quand une seconde, puis une troisième jeunes femmes marchèrent vers nous - toutes aussi belles, jeunes, irradiantes  d'une si exquise simplicité, dans le vêtement, qu'elle ne pouvait provenir d'un fort couteûx raffinement.

 

Je me tournai vers Clopin, qui marchait droit devant,  en affichant un visage si fermement  impassible que je sus instantanément que lui aussi avait, bien entendu,  remarqué les grâces qui semblaient émaner du pavé  - et lui posai naïvement la question : "Mais enfin, d'où sortent donc toutes ces créatures ?" 

 

"Mais d'ici, voyons...", me répondit-il, embrassant d'un geste circulaire l'avenue . Ce fut seulement alors que je remarquai les façades luxueuses des immeubles , le nombre invraisemblable de voitures de luxe, entre lesquelles venaient s'insérer, comme on place de petits morceaux de bois entre les nacres d'une marquetterie, des "demi-voitures" si typiquement parisiennes, conçues pour se garer n'importe où,  que je vis les lourdes et hautes grilles vertes qui s'ouvraient automatiquement, les arbres qui donnaient leur fraîcheur aux cours fleuries, la bonne philippine qui promenait, en s'emmerdant visiblement à  grande ampleur, deux bichons blancs au bout de laisses de cuir, qui n'avaient plus guère, du genre canin, que le nombre de pattes, et que je compris qu'ici, l'argent et le luxe étaient, non pas étalés, exposés, non pas mis en avant, mais simplement chez eux, pire encore : naturels...

 

Je n'ai personnellement jamais confondu l'élégance avec le luxe, la beauté avec la jeunesse et le bonheur avec l'argent. Et puis je suis bien trop politisée pour oublier, même un instant,  qu'une telle richesse n'est pas supportable sur une planète où la pauvreté règne, et où c'est la seconde qui nourrit la première.

 

Mais je devais bien reconnaître que le spectacle - car pour moi, c'en était presque un- valait le déplacement... Et je pensais aussi à Clopinou, qui allait arpenter ce quartier tous les jours : allait-il oublier d'où il venait ? Adopterait-il ce monde de valeurs, si différentes de la vie simplissime qu'il avait menée jusque là ? Les créatures de rêve le troubleraient-il, au point de lui faire oublier que la beauté peut aussi émaner de la plus prosaïque des réalités ? 

J'en étais là de mes réflexions, et nous étions remontés dans les quinze mètres carrés dévolus, à grand frais,  à mon jeune  Rastignac moderne, quand, me penchant par la fenêtre, je remarquais sur une terrasse d'immeuble, juste en face de l'immeuble  où allait habiter Clopinou, une statue qui, du haut de son septième étage, représentait fort simplement une jeune femme en jupon, qui soulevait ses cheveux longs. 

J'ignore absolument quel est le sculpteur, d'où vient la sculpture et comment elle a bien pu atterrir en cet endroit : mais je fus réconfortée de la voir : elle était presque banale dans sa facture, ne semblait nullement prétendre à une quelconque célébrité -  et n'était (sinon par sa position disons aérienne) en rien sophisitiquée... Et pourtant elle balançait si gentiment les jambes qu'il me semblait que je pouvais, sans plus de crainte, quitter ce Paris du luxe que venait habiter mon fils : sa voisine de bronze  saurait bien lui rappeler, elle, que la vie pouvait être belle, même vue d'une chambre de bonne d'étudiant, au sixième étage, même avec un humble tancarville devant elle, si utile pour sécher le linge,  et même vêtue d'un tout  simple jupon ! 

 

 

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      Ps : et une récompense pour qui pourra m'en dire plus sur cette statue-là... PPS : suite de la balade à Paris (avec photos clopinesques ébouriffantes !) à demain...

 

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commentaires

judith 22/08/2012 14:40


la beauté des riches n'est pas dans leur adn ,mais provient du soin du temps et des moyens mis au service de la construction de leur elegance , et ce des le leur plus jeune âge
,d'abord  à l'initiative de parents qui inscrivent dans des cours de danse ,qui  les pourvoient en appareil dentaires qui les initient à la geographie des boutiques chics ,qui font
remodeler les nez des la fin de l'adolescence .


et les mêmes vieillissent bien ,restent jolies  et sveltes jusqu'à un âge avancé,continuant à s'habiller sobrement et coûteusement élegante,eliminant par des lifting les imperfections
venues vac le temps .


les jolies jeunes filles que tu as croiséees deviennent ces dames de la rue de l'assomption dont on parlait sur la RDL .elles ont le naturel dans l'elegance que donne une familiarité
ancienne avec ce qu'il y a de mieux. qu'on a pu s'offrir  sans même en savoir le prix


ton post m'a fait penser à une page de Madame bovary ,à l'admiration fascinée  d'Emma à la vaubeyssard devant un groupe de jeunes aristocrates  qui parlent  entre eux de
femmes et de chevux et qui avaient "le teint de la richesse....."


 

Jacques Barozzi 20/08/2012 22:46


Ne pas confondre Clopin d'avec Clopinou, rose. A moins que vous ne pensiez que des deux c'est lui le plus chanceux ?

rose 20/08/2012 17:36


>Clopine cela m'a fait du bien ; du coup je me suis abonnée à Télérama, pour un an.


Non, je suis banale, et un peu déjantée. J'ai l'air normale. Le pire dans l'arrachement ont été les deux petis enfants : du jour au lendemain, comme ça. Enfin, je n'avais jamais avorté, grâces à
dieu soient rendues, mais je sais ce que c'est d'avorter. L'absence le vide le désert. Le ventre vide.


Clopine si je epux en parler c'est que le temps a passé ; cette série là d'épreuves est derrière. D'autres sont tapies, je prends courage. Heureusement qu'en mer, on ne gère pas tout le temps des
coups de vent. Nous serions harassés de fatigue.


Oui, je trouve que Clopin a une chance insolente et j'attends d'en savoir plus sur cette jeune femme en bronze qui surveille que personne ne pique le tancarville. Quand démarre-t-il ses cours ?

Clopine 19/08/2012 22:45


Rose, non seulement je vous entends, mais je vous trouve infiniment émouvante, sachez-le. je ne sais comment vous le dire sans vous gêner, mais je crois sincèrement que vous êtes une femme
remarquable, même et surtout dans les épreuves que vous semblez traverser... Je vous embrasse bien fort. 


 


Quant à la statue du septième étage de la  rue Dufresnoy, nous la laisserons prendre tranquillement le soleil, autant que cela lui chantera . Mais reconnaissons quand même que, niveau
voisinage, le Clopinou, comme toujours depuis sa naissance, a une veine insolente - non ? 

rose 19/08/2012 21:39


>Jacques, C.P je ne sais pas si c'est une oeuvre perso. ou bien Paul Belmondo ; je suis pétrie de curiosité. Je la trouve très belle, je l'aime beaucoup. Le bronze, au pif dans les 10 000
euros.


Cela me fait rire le tancarville à côté, je ne savais pas que cela s'appellait comme cela l'étendage, je verrai bien le linge.


J'ai vécu avec une extraordinaire. Debout, allant résolument vers l'avant mais un pied arrière relevé et un bras tournés vers l'arrière, ainsi que la tête en quart de tour : à vous raconter cela,
mon coeur flanche encore. Dans la journée, je travaille beaucoup au jardin, je la prenais dans mes bras, elle mesurait un mètre de haut ou un mètre vingt, et je la posais au bord des iris, dans
une allée de rosiers, regardant les lavandes : on était elle et moi, heureuses, silencieuses. Depuis quelque temps, j'ai sa petite soeur, apaisée, faite par la même artiste, agenouillée,
mendiante, je vis avec elle dans ma cuisine ; Le bronze est en cours, à peaufiner avec moi, m'a demandé le fondeur : lustrer, teinter, patiner . Elle s'appelle symphonie ou harmonie, je dois
redemander ; elle a été modelée au cours d'un concert, dans une église. Je l'aime également avec la même force mais la première m'a été arrachée, avec violence, et deux toiles aussi et une petite
allongée également qui allait avec une affiche de  femme nue de Modigliani du Moma et mon univers soudain a été nu de cet arrachement et à vous écrire cela, mes larmes coulent.


 


On peut aimer l'art, ne pas être riche et être ni élégant ni avoir la classe. Au fond la seule chose qui importe c'est ce que l'on a dans son coeur (qui on a dans son coeur) et la seconde, à lire
la fin de vie de Cartier Bresson et ce qu'il dit de lui, c'est de mourir dignement la tête haute, sans avoir semé la désolation autour de soi, mais avec simplicité. Il dit que mourir est le jour
le plus important de la/sa vie. Avoir une belle conscience : et là, tous, nous sommes à égalité, pauvres, riches.


 


Sinon, ce que dit Zoé sur l'habitus c'est passionnant. Mais moi je suis sûre que l'on est abimé par la misère ; je ne sais pas si cela s'inscrit dans l'ADN mais c'est terrible parce que le champ
du savoir mais aussi le champ de l'art (la musique n'en parlons pas, tellement c'est loin) sont alors inaccessibles. Et cela pour moi, c'est terrible. Je le redis, pour que vous m'entendiez.

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