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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 12:14

Revenons donc, après cette parenthèse picturale, à l'intéressante aventure de Patricia Ziglouglou.

 

Nous savons fort peu de choses de la naissance, de l'enfance et de l'adolescence de notre malheureuse héroïne. Nous pouvons seulement imaginer, à défaut d'interroger ceux qui l'auraient connue bien mieux que nous. Disons qu'il serait hautement vraisemblable qu'un père démissionnaire l'ait laissée dans les bras de sa mère, propriétaire d'une petite maison en Grèce -  qui se révèlera être le premier et le dernier refuge de notre jeune fille. Forts modestes, les revenus de la famille, mais dans ces légères années tout enfumées d'herbes odorantes, qui s'en souciait vraiment ?

 

Patricia possèdait une architecture corporelle imposante, une masse blonde de cheveux, de languides yeux bleux, qui la plaçaient incontestablement parmi les beautés nordiques, allemandes ou scandinaves, solides et nattées. Plutôt Walkyrie qu'Effie Briest : quelque chose de la Loreleï. Quant, le soir venu et la douche prise, elle laissait tomber ses cheveux et enfilait une jupe de coton indien, du genre qui se délavait au premier rinçage, elle attirait tous les regards, autour des feux et des braseros, sur les plages du sud où de gentils garçons chevelus s'essayaient à la flûte andine. Le condor passait, indubitablement.

 

Ce fut là qu'elle tomba amoureuse, gravement. Là encore, on ne peut que supputer. Je le vois plutôt mince, avec des yeux vifs et mobiles, noirs et durs. De beaux cheveux, aux épaules. De petites jambes, fort vives cependant, si besoin était. Un gros penchant pour la paresse, l'addiction cannabienne, la volupté, à condition d'être servi, ma foi, sans trop d'efforts. Sûrement une mère excessive, quittée tôt, pour un vagabondage allumé.

 

Le couple passa une sorte de lune de miel en Grèce, hébergé par la mère de Patricia : ce fut là, entre les longues après-midi derrière les volets fermés et les soirées musicales à la plage, que ce qu'il faut bien appeler leur "couple" se constitua. Patricia en était désormais sûre : c'était l'homme de sa vie. Elle ne lui révéla rien tout de suite, préférant tenir sa mère au courant, quand elle fut enceinte, et résolue à garder l'enfant.Le jeune homme, quand il fut informé, s'affirma enchanté : tout allait bien.

 

La mère fit ce qu'elle put pour sa fille : elle participa à l'achat d'un combi wolkswagen, et peignit elle-même, sur la portière avant-droite, une rose qui allait s'épanouissant, comme la vie dans le ventre de sa fille. Puis mit le couple dehors : elle ne pouvait faire plus, et surtout elle avait dû combattre l'animosité grandissante entre le compagnon de sa fille et elle-même. Avoir de nouveau un homme sous son toit, qu'il fallait soigner, nourrir et valoriser, voir, dans les yeux de Patricia, cet espèce de fanatisme que l'épanouissement sexuel allume au coin des pupilles exaltées... Et puis l'argent manquait.

 

C'était septembre : le couple commença son périple, de la Grèce à l'Allemagne,  vaillamment. Epoque de récoltes, de vendanges : les deux trouvaient facilement du travail, restant quelques jours là, plus longtemps ailleurs. Ils étaient jeunes, beaux comme on l'était à cette époque - fleuris en quelque sorte. Seule la grossesse de Patricia, qui l'alourdissait et allait bientôt lui interdire les travaux des champs, semblait devoir mériter un peu d'attention. Le combi Wolkswagen suffisait amplement à les abriter, et ils l'avaient décoré de tentures indiennes, arbres de vie en mauve bonbon.

 

La grossesse de Patricia arriva à son terme en janvier : ils étaient à l'époque en Allemagne, et, tout simplement, garèrent le combi devant une maternité de Berlin. Patricia entra, énorme et radieuse, au bras de son mince compagnon. Aucun des deux ne parlait allemand, mais ils arrivèrent à se débrouiller : de toute manière, la situation était assez évidente !

 

Les jours passèrent : la délivrance n'arrivait pas. Patricia faisait partie de ces parturientes dont le bébé allait arriver après terme. Trop gros désormais pour se mouvoir dans le placenta, il risquait de s'amaigrir et de souffrir. Et l'accouchement alalit devoir être déclenché. Ce fut un interne français qui expliqua la situation à Patricia et à son compagnon. Elle l'écouta avidement, afin de se rassurer, et ne perçut pas le petit mouvement dégoûté de son compagnon, qui supportait bien moins qu'elle les détails obstétriques, et détournait les yeux...

 

Patricia souffrit effectivement beaucoup (les péridurales n'en étaient encore qu'à leurs débuts), et mit deux jours à accoucher. Le père, dans le combi, attendait en fronçant les sourcils.

 

Ce fut une jolie petite fille, toute ronde et blonde, qui se décida enfin à voir le jour, quittant ainsi le doux ventre maternel pour affronter le froid hiver berlinois. Patricia n'eut qu'à remonter, le bébé dans les bras, dans le combi garé devant la maternité. Le temps d'installer le nourrisson au milieu de coussins indiens, d'allumer l'espèce de petit poêle à gaz qui chauffait l'habitacle, d'ouvrir son corsage et de nourrir l 'enfant, elle eut à peine le temps de saluer son homme.

 

Le combi, d'un coup, était plein comme un oeuf.

 

Le jeune père annonça alors, tout de go, qu'il sortait "pour aller chercher des cigarettes". Patricia l'entendit à peine, penchée qu'elle était sur le tout petit corps dodu.

 

Elle l'attendit un jour, puis deux, puis une semaine, puis... Là encore, on ne peut que supposer. J'estime, pour ma part, qu'elle devait encore l'attendre, le pardon à la pointe du sein, six mois plus tard. Mais évidemment, il lui fallait se rendre à l'évidence.

 

Elle était abandonnée.

 

Je trouve, à ce point de mon récit,  qui est déjà costaud (et entièrement véridique), qu'il convient de faire une petite pause philosophique. Certes, tous les hommes n'ont pas la fibre paternelle. Mais les circonstances de l'abandon sont ici telles, qu'il faut bien se résigner à employer le qualificatif de "joli petit salopard" pour illustrer le comportement du jeune homme.

 

 Patricia se débrouilla comme elle le put ; elle garda une impression fort floue de cette période, ne se souvenant de pas grand'chose, sinon de la sensation de panique qui l'envahissait et de la haine qui s'installait dans son coeur, envers celui qui les abandonnait, la petite Julia et elle. Elle vendit le combi, et put tout juste, avec l'argent, acheter le billet de train qui les ramenait toutes deux sous le toit maternel. Elle prit juste une photo, qu'elle garda toute sa vie : celle de la portière avant droite, où la rose continuait de s'épanouir, tout comme son bébé continuait de grandir...

 

La mère les  accepta toutes deux, mais il fallait vivre : Patricia devait recommencer à travailler dans les fermes du sud de la France, pendant que la grand'mère prendrait soin de la petite. Patricia, de nouveau, partit sur les routes. Mais le temps de l'insouciance, des joints partagés et de la musique était passé. Elle avait à présent le regard dur.

 

Elle retourna dans une grande ferme près du Mont Ventoux où, l'année précédente, elle avait cueilli des cerises, et ramassé des fraises. C'était un tout petit village, et le couple d'agriculteurs qui l'avaient employée la saison précédente accepta de  l'embaucher à nouveau. Cependant, Patricia avait un sentiment étrange : il lui semblait que les habitants du village, tout en la reconnaissant, la dévisageaient. Et tous venaient lui demander, comme par hasard, des nouvelles de son "mari", qu'elle ne pouvait, et pour cause, pas donner.

 

Ce fut le troisième jour qu'elle se décida à en parler à ses patrons : que se passait-il donc, à son propos ?


Le patron, un grand gars à la mince quarantaine, eut l'air si diablement gêné que ce fut sa femme qui révéla à Patricia que, quinze jours avant son retour au village, son "mari" était passé. Quand on lui avait demandé où était Patricia, si elle avait eu le bébé qu'elle attendait, le jeune homme avait simplement répondu qu'elle était morte.

 

Son arrivée, qui la ressuscitait, était l'évènement du village...

 

Je crois nécessaire de faire ici une seconde  pause. Certes, le mépris, quand il est total, profond, peut repousser en quelque sorte la haine. Je veux dire que si l'objet de votre haine n'est pas à la hauteur de celle-ci, si ce n'est qu'un misérable petit trou du cul qui l'a suscitée pour parler clairement, on peut peut-être passer outre.  Mais Patricia n'en était plus capable. Elle était, m'a-t-elle dit, comme brûlée de l'intérieur. Devenue incapable d'amour.

 

Et sa haine s'étendit à tout le genre masculin, pendant de longues, longues années.

 

Mes amis, si jamais vous voyez, un jour, une grande jeune femme blonde, "au regard immobile, aux nattes repliées", n'approchez pas trop près,  posez votre mandoline, passez votre chemin. Les Loreleï ne sont pas toutes des Nixe, prêtes à sauter dans les eaux. Le Rhin lui-même, en son entier, ne pourrait éteindre les feux de la haine des Patricia Ziglouglou, ci-devant femmes abandonnées.

 

 

 

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