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20 avril 2014 7 20 /04 /avril /2014 07:53

"Pas de Terre sans Seigneur" : ce principe fondamental de la monarchie est à l'origine du plan terrier du 18è siècle si bien analysé par notre ami l'historien. Et j'ai été charmée de toute l'histoire :

 

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Parce que ce plan si admirable, si finement dessiné, provient d'une commande seigneuriale des années 1760/1770. A l'époque, les seigneurs voulaient rétablir toutes leurs prérogatives, quelque peu émoussées avec le temps ; mais pour presser les paysans jusqu'à en recueillir la moindre goutte, pour qu'aucune botte de foin, litre de lait et motte de beurre,  kilo de viande, tonneau de cidre, céréales et fruits,  dûs via les fermages, les bouveries, les pâtures et les récoltes, ne leur échappe, il fallait connaître précisément et les ressources des habitants, et la moindre des parcelles cultivées. D'où cette incroyable précision des plans-terriers, distinguant chaque clos, chaque arbre (le paysan était tenu de remplacer l'arbre mort, d'où la nécessité pour le seigneur d'en connaître précisément le nombre), disposant d'une gamme de couleurs et d'un système de hachures et de zébrures pour codifier chaque culture, chaque pré à bétail, ici la mare, là le bois planté, etc. Pas moins de 240 parcelles, de la plus minuscule ("la terre des pauvres", gérée par l'église) au plus vaste herbage (ceux du manoir de Plix sont assez imposants !), en un patchwork coloré. Une multitude de propriétaires, certains dans l'aisance, comme la famille du Plix, le plus grand nombre dans la misère. C'étaient les veuves qui pâtissaient le plus. Certaines d'entre elles ne jouissaient que d'une seule pièce sans fenêtre, étaient "obolisées" (exempte des impots du culte et du seigneur), ne possédant strictement rien...

 

 

 

 

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C'est ainsi, et c'est un signe qui aurait intéressé Proust : ce splendide plan-terrier, dont la finesse et la fidélité à la réalité confinent à l'oeuvre d'art, était un instrument du pouvoir, je crois qu'on peut même parler d'oppression. Car le tiers-état, accablé de taxes, supportant l'église et le seigneur, allait bientôt faire entendre ses doléances : et les plans seigneuriaux, instruments de domination, allaient en pâtir.

 

 

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Mais n'allons pas trop vite, et revenons à notre seigneurie de Cerqueux, alliée à celle du Fossé et dépendant toutes deux d'une famille rouennaise, de noblesse de robe, installée au coeur du parlement de justice, détenant ainsi une position garantissant les privilèges aristocratiques et le pouvoir judiciaire Je vais les appeler "de Grumeny" (parce que j'ai oublié le nom exact prononcé par Joseph),  je pourrais les appeler "Corneille" (encore que ces derniers, au 17è siècle, n'étaient que récemment anoblis), mais nous allons éviter de faire trop de littérature, l'histoire s'en charge à notre place !

 

L'âpre seigneur de Grumeny, possesseur du Fossé et de Cerqueux,  avait donc déboursé une coquette somme dans les mains de son feudataire, pour établir les plans lui permettant d'exercer en plein ses droits. Cela faisait trente ans de cela.... Je l'imagine sec, au menton carré, de petite taille mais se tenant inexorablement droit. Une main d'acier dans un gant de fer...  Et pourvu d'un certain nombre d'enfants, mis régulièrement au monde par son épouse. Evidemment, noblesse oblige, une gouvernante était devenue, au fil du temps, nécessaire pour régir la marmaille... Et c'est là que l'histoire de notre plan-terrier devient particulière.

 

Le fils de la famille, un jeune homme sensible et qui, ça se trouve, lisait Corneille, et sûrement Voltaire, voire Rousseau,  tomba amoureux de la jeune et jolie gouvernante. Grand Scandale sur la place du Vieux-Marché : un noble, avec une roturière, et ce au moment où l'aristocratie était engagée dans une lutte pour conserver toute sa suprématie ? Impossible à concevoir ! Les deux amoureux durent s'expatrier, et se réfugièrent en Suisse (déjà...).

 

Mais la vie n'y était pas forcément facile sans les ressources familiales. Le seigneur  de Grumeny, sournoisement malin, laissa passer quelque temps. Puis, quand il estima que les charmes de la gouvernante devaient s'être quelque peu émoussés au contact du rude quotidien, il proposa à son fils son pardon absolu, à condition qu'il revienne à Rouen. L'éponge serait passée, on n'en parlerait plus...

 

Le jeune repenti reprit donc le chemin de la Normandie. Mal lui en prit. Le père, bien loin de passer l'éponge, profita de son pouvoir paternel et de sa position au parlement de justice pour fourrer tout unîment son rejeton en prison. La farce était amère...

 

Nous étions au printemps 1789.

 

A l'été, le jeune homme sortit de prison : il était devenu révolutionnaire, rejetant à la fois son père et sa classe, résolument pour la réforme et l'abolition de la monarchie. Puis ce fut la Bastille : son père en mourut donc, de rage. 

 

Or, les seuls plan-terriers qui nous soient parvenus proviennent tous de  seigneuries dont le chef de famille, en 1789, a choisi le parti de la révolution.

 

Les autres, tous les autres, ont été brûlés. Pourquoi ? Parce qu'après l'abolition des privilèges, la constituante avait établi que les paysans pourraient racheter leurs terres aux seigneurs, moyennant un prix lui-même assujetti aux droits pesant sur les parcelles. On comprend que les plans-terriers, avec leur redoutable précision,  pouvaient permettre d'enchérir les contrats : les paysans les brûlèrent donc tous...Sauf ceux des nobles alliés aux révolutionnaires, qui abandonnaient d'eux-même, sans les monnayer, leurs droits féodaux...

 

Comment voulez-vous que je ne divague pas là autour ? Je regarde mon plan de Cerqueux, et je me demande, rêveuse, ce qu'a bien pu devenir la jolie Gouvernante exilée, à l'amour de laquelle  nous devons d'avoir conservé comme une photographie aérienne d'un bourg brayon,  prise un matin de mai, en plein 18è siècle...

 

(c'est une histoire taillée pour le talent de Tracy Chevalier, pour sûr. Ca s'appellerait "la gouvernance du coeur"....)

 

 

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