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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 10:16

Pierre Assouline est un être complexe, il l'avouerait, le revendiquerait même. Du coup, il fait naître des sentiments ambivalents, même chez quelqu'un comme moi, qui fréquente de manière addictive, et assidûment, sa "République des Livres".

 

J'en étais arrivée à le croire mysogyne, oh, inconsciemment bien sûr - il semble d'une telle courtoisie ! Mais cependant : la permissivité qui règne sur son blog laisse largement la place à des pratiques "machos" de la pire espèce, sans jamais qu'il intervienne. Il est vrai qu'il en est de même quand des propos ouvertement homophobes, ou fleurant bon le racisme, sont proférés. Sauf que le blog est tellement violent que beaucoup d'intervenautes "filles" ont tourné les talons. Si vous ajoutez à ce détestable climat la rareté des billets d'Assouline sur les livres écrits par des écrivaines, son assurance à ne pas vouloir reconnaître une quelconque "spécificité" à une écriture féminine, ("la littérature n'a pas de sexe", suis-je la seule à remettre ce joli prédicat en cause ?)  et le peu d'allusions à des amitiés féminines (par pudeur ?), alors que notre homme rend souvent compte de ses admirations et affections masculines, vous comprenez pourquoi les intervenautes filles filent plus volontiers chez un Paul Edel qui, visiblement, fait plus de cas d'elles que  Maître Pierre...

 

C'est pourquoi l'annonce d'un documentaire signé par lui, et concernant Marguerite Duras, avait éveillé à la fois mon attention et ma méfiance, je l'avoue. J'ai lu pas mal des biographies (jusque là, que des hommes au catalogue) assouliniennes, vu son doc sur Simenon. Je savais que le savoir-faire était là, notamment dans l'agencement  (non linéaire), la pertinence des documents retenus (que l'embarras du choix pour Duras), l'honnêteté intellectuelle du tout. Mais Duras ! Duras est si "féminine", son écriture saigne tant. Maître Pierre saurait-il rendre compte de cette vie-là ?

 

... Et puis, je n'étais pas bien sûre de sa bienveillance pour son sujet, tant "la" Duras a prêté le flanc à la caricature d'elle-même, surtout à la fin. Certes, la littérature était tout pour elle, depuis toujours et pour toujours. Mais enfin - le mitterandisme effréné, l'alcool, la manière dont elle a "avalé" son dernier et fort jeune amant, l'abondance de sa présence médiatique, ses prises de position si notoirement subjectives qu'elles en devenaient absurdes... Duras laissait largement, derrière elle, la porte ouverte à une critique voilée, voire à un habile réquisitoire. Et Assouline aime tellement les personnages "scabreux", céliniens, les monstres sacrés dont le sacre voile mal, comme pour Hergé, la noirceur ecclésiastique et fascisante...

 

... Je m'étais trompée du tout au tout. Non seulement Assouline a observé, envers Duras, la même bienveillance qu'envers ses autres sujets, mais encore son regard sur la femme a été fermement rectiligne. Il a tant insisté sur sa présence au monde, l'a tant montré dans les thèmes favoris de l'écrivaine (l'enfance, l' amour, la réaction à la violence et à l'ensanglantement du monde) confrontés au contexte historique (quelle bonne idée, d'illustrer l'engagement plus qu'absolu dans le communisme par la voix chaude de Ferrat, avant de redonner la parole à Duras exprimant son exécration du stalinisme...), que le titre de son documentaire "le siècle de Duras", en devenait parfaitement justifié.

 

... Réussite absolue que ce doc, donc, et fortes émotions pour moi. La voix, le phrasé de l'écrivaine, déjà émouvant "en soi", me rappelait à quel point, cinquante ans plus tard, je lui donne raison sur tant de plans. Par exemple sur l'universalisme de la shoah ! Je me souviens du passionnant débat qui avait lieu, sur la République des Livres, entre Goldschmitt et Alba, au sujet de l'appréhension de la shoah par les fils des survivants : Alba revendiquant au "bénéfice" du seul peuple juif la propriété du génocide, Goldschmit admettant lui, l'universalisme humaniste du traumatisme. j'étais bien évidemment du côté de Godlschmit (d'autant qu'Alba était un peu fou, et dangereusement imprécateur), et quel ravissement d'entendre Duras exprimer exactement, sur ce sujet, mes propres opinions.

 

Plus le documentaire allait, plus je me sentais proche de l'écrivaine - parce que le discernement absolu qui avait présidé au montage des archives laissait apparaître, non simplement une femme écrivant et vivant, mais une pensée et une manière d'être ouverte au monde qui traçaient le portrait d'une réelle conscience. Assouline n'a pas renié la féminité de Duras, mais il ne l'a certes pas cantonné aux domaines restreints qu'on lui accorde d'habitude. Rien que pour ça...

 

Rien que pour ça : MERCI.

 

(et l'image des beaux arbres, qui ouvre le documentaire, était déjà une sorte d'hommage à cette vie-là, à cette femme dont les rides, à la fin, recouvraient la peau comme une écorce épaisse et fragile à la fois).

 

 

duras.jpg

 

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