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17 avril 2014 4 17 /04 /avril /2014 10:51

Je crois que ma génération (les quinquas d'aujourd'hui) fait partie des premières à devoir résoudre, très concrètement,  le problème du vieillissement de la population. Certes, les familles d'autrefois acceptaient plus facilement la cohabitation entre générations - mais l'espérance de vie, plus courte, abrégeait cette dernière. Nous sommes désormais en face de très vieilles personnes, qu'il faut gérer. Et la "cohabitatoin" est, dans mon cas précis, tout bonnement inenvisageable...

 

Mamy, depuis que Papy est parti, est forcément prise en charge par son fils unique, Clopin, pour les courses, la gestion des comptes et de la maison, les rendez-vous médicaux, et les visites tous les deux jours. Ce n'est pas toujours facile pour elle, je le reconnais : Clopin peut être brusque, expéditif, il la "remue" dans ses habitudes quotidiennes qui sont désormais tout pour elle (d'un autre côté, cela fait cinquante ans qu'elles sont tout pour elle ; Mamy souffre d'agoraphobie et de diverses névroses, qui remontent à l'exode, et l'ont à tout jamais empêchée d'avoir un rapport "normal" à l'extérieur), habitudes qu'elle ne peut plus changer, même pour un empire. Mais Clopin est là, c'est l'essentiel...

 

Quant à moi... Cela fait des années qu'il y a une sorte de match secret entre Mamy et moi. Oh, bien sûr, j'ai adopté l'attitude générale de la famille vis-à-vis de Mamy,  mélange  de respect tacite de son univers délirant, jamais remis en cause officiellement, et de résignation soupirée devant les exigences de la désormais très vieille dame. Mais quand j'estime que Mamy va trop loin, je la "contre", un peu sournoisement, je l'avoue.

 

Un exemple : du temps où Papy et Mamy gardait Clopinou, après l'école, je venais le rechercher à la sortie du travail, et j'échangeais parfois quelques mots avec Papy. Comme il était lecteur de Libération, les articles du journal  pouvaient servir de sujet de discussion. Un jour, nous étions dans l'escalier, et nous avons entamé une conversation plus soutenue que d'habitude, mon beau-père et moi. Nous étions tous deux d'une opinion différente, mais nous goûtions tous les deux notre débat, tout comme nous prenions beaucoup de plaisir, lui et moi, à nous affronter au scrabble ... Or, Mamy, qui ne lit pas le journal, qui ne joue pas aux jeux de société  , ne supporte que très difficilement que Papy puisse ainsi "lui échapper". Ce jour-là, levant la tête, je l'ai vue qui, du haut de l'escalier, laissait tomber sur Papy et moi un oeil  noir et coléreux, qui avait tout  de l'oiseau de proie. J'ai senti le froid dans mon dos, j'ai du coup abrégé la conversation... Mais nous, Papy et moi, n'en étions pas quittes pour autant. Au mois de janvier suivant, Mamy a annoncé que "pour faire des économies" (alors que mes beaux-parents étaient  assis sur une galette ma foi assez moelleuse), "l'abonnement à Libération serait supprimé". C'était la punition de Papy, et je l'ai parfaitement compris ainsi. Mais si Mamy est particulièrement habile à couper tous les ponts entre l'extérieur et son univers, fût-ce un journal quotidien, j'ai moi aussi quelques tours dans mon sac. Faisant semblant de croire à son argument, j'ai tranquillement annoncé que la décision de désabonnement me fournissait l'occasion d'un cadeau : ce serait moi qui abonnerait Papy à Libé, cette année-là ... Et Papy a ainsi pu continuer à lire son journal, lecture qui était la bouffée d'air de ses journées...

 

J'étais contente d'avoir ainsi "contré" Mamy, mais je n'ai pas pu l'empêcher d' évincer la pratique des jeux de société, auxquels nous jouions une fois par an : désormais, l'après-midi passée ensemble serait remplacée par un repas au restaurant gastronomique du coin.

On ne peut pas gagner tous les jours : un partout.

 

Papy, qui a été le rempart et l'esclave de Mamy, n'est plus là. Mais elle reste si redoutable que le match, tenu secret, souterrain, continue encore. Aujourd'hui, c'est la prise en charge de Mamy pendant les vacances de Clopin qui devient problématique. Ce n'est pas une question d'argent, bien entendu. C'est qu'il faut que Mamy accepte qu'un étranger  puisse pénétrer chez elle...

 

Or, il y a trois semaines, venant lui apporter quelques courses, j'ai de nouveau senti le froid qui pénétrait mes épaules. Mamy était en colère ce jour-là. Et elle m'annonça, sur un ton aussi glacé que son oeil d'autrefois, que "le problème était que nous partions loin, et que ça elle ne le supportait pas". J'ai bien compris que Mamy estimait impossible d' être trop isolée (sans pouvoir pour autant sortir de chez elle), ce que je peux comprendre, mais sa façon d'envisager les choses, j'en ai été persuadée dès ce moment-là,  allait être de tout mettre en oeuvre pour nous empêcher de partir, puisqu'elle en avait décidé ainsi.

 

Clopin se démène pour tenter de trouver quelqu'un à qui nous pourrions, pendant la semaine passée à Saint- Pétersbourg, confier la charge de Mamy, et qui pourrait aussi la soutenir, lui permettre de rester à domicile, décharger un peu Clopin, le reste de l'année.  Mais Mamy refuse toute solution qui ne répondrait pas à un cahier des charges précis : il  lui faut trouver une personne qui ne fasse jamais mention d'une quelconque foi religieuse, qui soit "propre sur elle" et si possible bien maquillée, bien coiffée, bien vêtue, qui parle un français impeccable et surtout sans accent, qui comprenne d'instinct le règlement intérieur (comprenant quelques milliers d'articles) régissant la maison, qui écoute Mamy sans se lasser et qui soit disponible pour l'épauler si elle se sent malade ou simplement trop fatiguée.

 

Evidemment, si vous ajoutez à ces exigences  sa résolution secrète, qui est de nous empêcher de partir,   vous comprenez que Mamy ne puisse trouver personne, pardine.

 
Alors Clopin vitupère et menace "de partir en la laissant se débrouiller". Clopin est candide, ma foi. Mamy sait bien qu'il ne pourrait ainsi laisser sans protection sa vieille mère de 86 ans. De toute façon, je ne le  permettrais pas, parce que tout le voyage serait alourdi, obscurci, par notre inquiétude et notre culpabilité.  J'ai réfléchi au problème, et je trouve que les "menaces" de Clopin sont inefficaces, et surtout lui donne le "mauvais rôle" - un fils indigne qui part en laissant une faible femme (Mamy, une faible femme ? Soupir !) seule face à son destin tragique de personne âgée délaissée... 

 

Ce que je voudrais, c'est la mettre face à ses responsabilités, ce qui changerait la culpabilité  de côté. Lui dire "Mamy, vous savez bien qu'on ne peut se permettre de partir en vous laissant seule. Donc, si vous ne trouvez personne pour venir vous épauler, nous ne partirons pas. Mais nous avons besoin de ces vacances pour nous retrouver, Clopin et moi. Notre couple risque d'en pâtir, si nous ne pouvons plus jamais prendre de vacances loin de vous. Que pensez-vous donc faire ? "

 

... Résultat du match ? A suivre ! Mais le voyage est programmé pour le 25 mai, alors...

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