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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 12:42

A 15 ans, après la lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, ma tête était acquise au féminisme. Certes, je n'avais pas tout compris à ce livre, il me manquait du vocabulaire (je me souviens avoir demandé innocemment  à ma grande soeur ce que pouvait bien signifier "masturbation", et avoir immédiatement compris, à sa drôle de tête, qu'il s'agissait là d'une affaire sexuelle...), mais j'avais néanmoins saisi les grandes lignes de l'argumentation, et j'étais tombée parfaitement d'accord : non, rien ne justifiait la domination masculine. Non, la "nature" féminine, animale, perverse, infantile et  hystérique, n'existait pas en tant que telle, elle n'était que la résultante du  terreau culturel et social  de l'oppression. Non, les sornettes religieuses sur le péché originel et les filles d'Eve ne  résistaient pas une seconde à la réflexion. Non, la "prostitution à un seul homme" qui, parce qu'époux, vous payait (fort mal) en retour de vos services sexuels n'était pas la seule destinée possible pour une femme.  Non, je n'étais pas obligée de faire des enfants. Non, mon corps ne "leur" appartenait pas.

 

Ma tête était donc convaincue... Mais mon coeur, lui, n'a commencé à être touché qu'après ma rencontre avec Virginia. Je dis bien "rencontre", car un tel frémissement sublime le simple acte de lire, et cela ne m'est pas arrivé souvent. J'ai certes dévoré les grands romanciers français et russes du 19è siècle, mais je n'ai frémi de la tête aux pieds qu'avec Woolf, Mac Cullers, Proust  et un peu plus tard Giono. Ceux-là sont entrés directement dans mon coeur, sans s'essuyer les pieds sur le paillasson de la raison, ils se sont installés pour toujours et ont planté les quelques panneaux indicateurs qui ont, tant bien que mal et un peu au gré des vents, jalonné ma vie. 

 

Virginia, surtout. Mon premier livre d'elle fut "Une chambre à soi", et je jurai de ne jamais oublier cette première intensité. Puis, je commençais Mrs Dalloway, et là je fus submergée par l'émotion. Il me semblait que Viginia penchait sa tête alourdie de son chignon, vers un  moi agenouillé à ses pieds, et qu'elle me relevait vers elle. Clarissa, à demi-mots, s'entretenait de sa vie de femme, et cette apparente mondaine cachait un univers fantastiquement beau de sensibilité, de compréhension, de rebellion et de passion. Avant de lire ensuite à peu près tous les livres de Woolf, des Vagues au surprenant Orlando, j'ai longtemps scruté le portrait de Virginia, ccroché au mur de ma chambre pendant des années. 

 

Je rêvais en regardant ce beau profil de jeune femme, si pur, photographié avant que la souffrance ne fige les traits de la femme durcie et vieillissante. Je savais  que Virginia cherchait à s'échapper de toute la lourdeur de la tradition victorienne, qui alourdissait sa vie, comme son chignon tirait sa tête en arrière. Tout l'oppression du monde était cachée dans ses cheveux qui cherchaient à retenir cette tête, tendue comme pour s'échapper. Qu'il était lourd, le chignon de Virginia ! Il pesait le poids des viols qu'elle avait subis de ses frères, des morts des figures féminines et aimantes qui avaient veillé son enfance, de  l'oppression victorienne qui l'avait clouée au service de son père, de la domination des hommes qui l'empêchait de prendre son envol, et tout près de la nuque, de la difficulté d'être une femme attirée par d'autres femmes, dans un monde hypocrite.  

 

Qu'il était lourd, le chignon de Virginia, mais son mérite  en était d'autant agrandi. Car son féminisme, au lieu d'être porté avec la force et la  détermination, certes, mais aussi la sécheresse anguleuse de Beauvoir, était empli de sensibilité. Virginia réussissait ce miracle d'être passionnée avec  délicatesse, d'être rebelle avec douceur, d'être féministe avec amour. Elle portait son lourd chignon, mais celui-ci ajoutait encore à sa grâce - lequel, laquelle d'entre nous pourrait en dire autant ? Quel courage d'avancer ainsi, en portant son lourd faix avec toute l'élégante délicatesse qui permettait de le sublimer. Seule Virginia a fait cela. Seule elle a rendu justice au coeur féminin, en peignant sa transcendance. 

 

Encore maintenant, je peux me perdre dans la contemplation de ce profil, en n'ayant envie que d'une chose : d'avancer la main et de défaire, avec humilité, le lourd chignon de Virginia. 

 

 

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