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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 15:57

J'ai terminé la première des cinq lettres qui vont constituer ma "nouvelle épistolaire". Bien entendu, je vais avoir besoin des services d'un vrai historien littéraire, afin de traquer les invraisemblances et anachronismes. Mais telle quelle, je trouve qu'elle "vient bien" (je pensais au cercle des amateurs d'épluchures de pommes de terre en l'écrivant, et aussi à Tracy Chevalier)

 

Voilà, je la mets en ligne et m'attaque à la suivante !

 

Rouen, le 15 décembre 1787

Monsieur mon Frère,

Comme nous en sommes convenu, je vous envoie ce jour ma première missive, qui, je l’espère, vous trouvera à bon port, dans cette ville de Grenoble où vous devez être arrivé depuis une huitaine, d’après nos calculs.

Tout d’abord, vous dire que toute votre famille va bien : ni refroidissement, ni fièvre, ni même un rhume ne sont à déplorer. Et pourtant, il fait bien froid dans notre ville, ces temps-ci, la pluie cingle les rares passants, et le vent siffle sur les toits ; mais cela n’a pas l’air d’affecter les enfants. Vos frères et sœurs ,  même la petite Charlotte Adélaïde, courent partout dans la maison, jusque dans ce grenier caché où nous jouions nous-mêmes, vous et moi, quand nous étions enfants. Je sais bien qu’à seize ans et demi, je ne puis être considérée comme aussi adulte que vos dix-huit ans vous permettent de l’être. Mais après toutes ces années de couvent, je vous avouerai que je me sens désormais tout-à-fait femme. Ne riez pas, mon frère :  notre mère n’avait-elle pas tout juste dix-sept ans, quand vous êtes venu au monde ?

Notre mère, (puisque je suis chargée de vous parler de toute la famille, je vais commencer par elle), va du mieux possible. Elle sort rarement de notre maison, et seulement pour aller à l’église ; par ces temps d’hiver, elle préfère évidemment l’église Saint-Maclou à la Cathédrale : elle n’a que la place à traverser. Quand elle revient, elle se tient d’ordinaire dans son petit salon, devant le feu. Nous avons pour consigne de ne pas la déranger.

Notre père est plus actif, et malgré le froid, il ne néglige en rien sa charge d’officier auprès du palais de justice : il y est tous les jours, et rentre souvent avec l’un ou l’autre de ces messieurs. Je suis parfois chargée de leur tenir compagnie. J’essaie d’être la plus digne possible de cet office, mais je vous avouerai, mon cher frère, que c’est le sentiment de mon devoir, plus que mon plaisir, qui m’accompagne alors. Ces messieurs parlent si longtemps de politique, et critiquent tant Versailles, que parfois la tête me tourne. Nous sommes nobles, pourtant : je ne comprends pas pourquoi notre père et ses amis sont si bouleversés de la marche des affaires, à la Cour du Roi. En tout cas, il semble que je n’ai aucune chance d’être présentée à la Cour : mon père s’y refusera, même si l’opportunité se présentait ; il insiste bien là-dessus, sans prendre garde à ma présence dans la pièce. Si un de ces messieurs me regarde alors, je ne peux m’empêcher de rougir. Vous connaissez ma timidité.

Nos trois sœurs, et notre petit frère, vont le mieux possible, je vous l’ai déjà dit. Marie-Madeleine, qui va bientôt partir au couvent, me demande souvent de lui en parler. J’essaie de ne  pas trop l’effrayer, mais je me souviens bien y avoir eu froid, et même un peu faim, parfois. Heureusement que vous veniez me rendre visite, mon frère. J’ai l’intention d’en faire de même, pour mes petites sœurs. Il est vrai que si nous étions placées au couvent des Minimes, plutôt qu’à celui de la Visitation,  les rigueurs seraient adoucies. Mais la pension n’est pas du même montant : je pense que c’est cette considération qui l’emporte, chez notre père.

Il est vrai qu’à part le train de notre mère, tout ici nous est compté, et assez chichement. J’aurais besoin d’un nouveau manteau, par exemple : la cape de la Visitation a visiblement fait son temps. Mais notre père est si rigoureux sur ce point que je n’ose y faire même allusion. Pourtant, il me semble que nos ressources ne sont pas si modestes. Vous souvenez-vous du plan-terrier que notre père avait fait dresser, il y a une dizaine d’années, par ce feudataire si doué ? Nos terres du Fossé, celles du Plix, y étaient si précisément représentées que notre père a pu y rétablir les droits féodaux qui étaient un peu tombés en désuétude. Le cidre, par exemple, nous est dorénavant livré deux fois par an, et je vous prie de croire que les tonneaux de notre cave ne sont pas vidés pour notre simple usage. Notre père les vend un très bon prix, à toutes les auberges de la Ville. Et dieu sait  qu’on n’en manque pas… Parfois, dans les tavernes auprès de l’aître Saint-Maclou, le tapage est si fort que je me pose la question : notre cidre, notre piquette aussi, ne sont-ils pas un peu responsables de ce vice étalé là, et dont la rumeur parvient jusqu’à ma chambrette ?  

Néanmoins, le souci de l’argent, que j’ai toujours connu à la maison, me semble –est-ce parce que j’ai grandi ?- prendre de plus en plus d’importance. Je ne le dirai qu’à vous, mon frère, et je romps en cela l’obéissance filiale qui m’oblige au respect le plus absolu des volontés de mon père :  je suis parfois effrayée par son goût de l’argent, joint à son soin de la plus stricte économie. Sans vouloir précisément être présentée à la Cour, il me semble cependant que je pourrais fréquenter les cercles de noblesse, même un peu au-delà de notre noblesse de robe, en vue de mon futur mariage ? Mais je n’ose en parler, et je n’ai d’ailleurs personne avec qui le faire. Notre mère, je vous l’ai dit, vit le plus clair de son temps dans son appartement. Et notre père m’inspire bien trop de crainte pour que je m’ouvre à lui.

IL me reste votre souvenir, et les quelques ouvrages que vous avez bien voulu me confier, avant votre départ. Je les regarde souvent, j’en caresse la tranche, même si je n’ose les ouvrir. Ces terribles noms de « Rousseau » ou de « Voltaire » sont tant haïs par notre père : s’il me découvrait en train de lire leurs ouvrages, je crois qu’il m’expédierait de nouveau au couvent,  le plus dur de toute la région, celui du terrible Hâvre de Grâce…

Je ne peux vous dire cependant combien vous me manquez, et nos conversations, si passionnantes quand vous me décriviez les grands systèmes que ces génies français ont élaborés, me reviennent encore à la mémoire.

Nous parlons parfois de vous, à table. Notre mère soupire de vous savoir à Grenoble : elle a peur pour vous des attraits de cette église réformée qui, malgré l’annulation de l’Edit de Nantes, reste la pire ennemie de notre Eglise. Notre père, lui, se plaint souvent du coût de votre voyage, et voudrait que vous soyez revenu le plus tôt possible, pour prendre votre part au rang de notre famille.

Voilà, mon frère, je vais confier cette lettre à Germain, qui la remettra  à la diligence de Paris : je la fais transiter par les soins de notre banquier, qui la fera transiter à son comptoir de Grenoble. Si tout va bien, dans moins d’une semaine vous aurez ainsi de mes nouvelles. Ne manquez pas, Monsieur mon frère bien-aimé, de me donner des vôtres, si tôt que vous le pourrez.

 

ps : merci à mes généreux correcteurs, Jacques et Lavande !

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