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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 10:42

La brebis n'en finissait pas d'agoniser, et je voulais arrêter sa souffrance. Uniquement pour pouvoir reprendre mon souffle; Déjà, hier au soir, quand nous l'avions rechargée une seconde fois sur la brouette pour aller la porter au bas du chemin, où l'équarrisseur devait la prendre, j'avais eu le souffle coupé : elle bougeait encore, et nous avions cependant chargé sur elle les corps allongés des deux petits morts-nés. Mais ce matin, en me rendant compte qu'elle était toujours vivante après la nuit, j'ai senti le sang qui venait me battre aux tempes. Non seulement elle aurait pu passer cette nuit à l'étable (mais nous étions tellement persuadés qu'elle allait expirer dans l'heure qui suivrait, il valait mieux la descendre hier que devoir le faire tôt ce matin), mais encore un dilemne se posait du coup : l'équarrisseur devait passer dans la journée, et la brebis respirait encore...

 

J'ai décalé l'équarrisseur à lundi, et puis je me suis préparée à passer la journée ainsi, alors qu'à deux  cent mètres de moi la bête était allongée, sa tête vaincue, à côté des corps refroidis de ses petits. J'ai bien senti que je n'allais pas y arriver. Les hommes, eux, auraient laissé les choses en l'état. Le vétérinaire n'était-il pas passé deux fois déjà ? La brebis ne nous coûtait-elle pas déjà bien plus cher que ce qu'elle aurait pu éventuellement nous rapporter ? Il y a une forme de sensiblerie qui est interdite aux champs, dès que l'on exploite, et c'est le terme exact, les animaux... 

 

Mais c'est ainsi, il me semblait que je ressentais moi-même la souffrance et la peur de la brebis. Le vétérinaire  m'a dit que les animaux ne ressentent pas les choses comme nous. Certes, lui ai-je répondu, mais leur système nerveux est-il si différent ? Les ondes glacées de la souffrance se propagent peut-être plus lentement pour eux que pour nous. Mais elles les atteignent aussi, j'en suis persuadée... 

 

Et puis j'étais toute seule, dans la grande cuisine aux carreaux rouges, et puis j'ai l'âge que j'ai : j'ai de moins en moins la faculté de croire que je peux faire taire ma raison, quand elle s'adosse au bouleversement de mon émotion. Que voulais-je y faire, m'avait demandé notre voisin-associén-, avant de partir travailler à 8 heures  :  devait-il la tuer ? Et comment ?  Je répliquais : nous l'avons déjà traînée hier au soir à travers le champ, tu voudrais en plus la tuer à coup de barres de fer ? Tu peux vraiment faire ça ? 

 

Non, il ne le pouvait pas. Mais il devait s'en aller...

 

J'en étais là, et puis merde. J'ai rappelé le vétérinaire, histoire de partager avec lui la sale histoire. Nous ne voulions pas payer une troisième visite pour cette bête, et je n'assumais pas de la laisser souffrir ainsi. Pouvais-je passer chercher un sérum léthal, que je lui aurais administré moi-même ? C'était si rigoureusement interdit que je risquais la prison, m'expliqua-t-il, et puis, d'un seul coup, le vétérinaire lui aussi a craqué (ce qui est rare aux champs). Lui aussi détestait la souffrance, et il comprenait bien qu'on ne pouvait faire de frais supplémentaires autour de cette bête. Alors il allait passer, vite fait, et ferait le nécessaire gratuitement. Je n'aurais à payer que le produit... 

 

Je me suis sentie un peu moins oppressée. De la sensiblerie, oui, peut-être... Mais en tout cas, je n'avais pas participé à la barbarie, eût-elle un visage ovin. 

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Published by clopine - dans Vies de Bêtes
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Zoë 10/03/2012 18:32


Oh comme je comprend Clopine. Je déteste voir souffrir le vivant en partance vers la mort. Des souvenirs de chats écrasés agonisants, de ma chienne transportée ralante après qu'une imbécile lui
ai passé sur le corps avec sa voiture. Son râle m'a hantée. Je ne pourrai pas tuer un poulet pour le passer à la casserole. je préfère lâhement que d'autres fassent le bourreau. Heureusement
Pompon revient .

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