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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 09:26

Les tournesols n’aiment pas la nuit : quand elle survient, leur monde s’éteint, et pendant que tout dort, eux parcourent à l’envers le chemin qu’ils ont suivi le jour. Chemin immobile, mais pourtant éreintant, tant il tire sur les tiges, et tout cela pour que l’unique œil de la plante, immense, noir, épais et grenu, ne quitte pas un instant la course du soleil. Œil habité souvent, en plus, par de minuscules insectes, qui trouvent bon profit au pistil robuste de l’héliotrope. Cet œil ne se ferme donc jamais : tout au plus se repose-t-il un peu, avant l’aube, quand le tournesol penche sa tête fatiguée, cachée dans ses feuilles,  vers l’est. Toujours vers l’est :  là où son dieu réapparaîtra.

Il en sera toujours de même, jusqu’au moment où le soleil ne se lèvera plus. Ce pourrait être l’unique conclusion de cette histoire, à peine commencée mais toujours recommencée. Et pourtant, il n’en est rien - à cause de cette fois-là, où je me promenais.


Le champ de tournesols n’avait pourtant rien de différent des autres… Si ce n’est qu’à une de ses pointes, la pointe la plus au nord, là où la terre labourée prenait le dessus sur les grandes corolles jaunes,  j'ai vu un petit tournesol fort étrange.

Au début, je n'ai pas compris ce qui captait ainsi le regard. Certes, ce tournesol-là était plus petit que les autres. Mais il comptait, tout autant que ses grands frères,  des pétales ardents, le vert contourné de ses feuilles était tout aussi intense, et son grand œil rond dardait un regard tout aussi noir vers le monde. J'ai mieux regardé : où était donc  la différence ?

Et puis, le cœur un peu serré, je me suis rendue compte  de ce qui se passait. On avait beau être presque midi, la nature toute entière avait beau être dressée vers le ciel comme un régiment s’en va au feu, il fallait se rendre à l’évidence : ce tournesol-là n’était pas comme les autres. Au lieu de s’offrir, brûlé et ravi, aux ardeurs héliotropes, il leur tournait le dos. Sa forte tige semblait ne pas pouvoir supporter son poids, et sa tête couronnée de feu penchait vers la terre…

Ce tournesol semblait si malade, et les autres si indifférents à son sort, que j'en ai eu  l’âme inquiète et remuée. Comment était-ce possible ? La nature avait-elle donc besoin, même chez les fleurs les plus résistantes et les plus fortes, de choisir un bouc émissaire et de l’accabler, sans que l’on comprenne, comme chez les humains quoi, sans qu’on sache pourquoi celui-ci et non celui-là ?

Alors je me suis approchée  de la fleur malade. Et je l'ai presque entendue respirer, ma foi. Il fallait se pencher, bien sûr, à son tour, vers la terre rouge du champ de tournesols. Mais pourtant : une sorte de chanson se dégageait de la fleur.

J’ai passé bien du temps près d’elle, avant d’arriver à comprendre ce qu’elle disait ; encore aujourd’hui, certains passages de la chanson me restent obscurs. Mais j’en ai été si réconfortée, si consolée sous le grand soleil de l’été…

Car le petit tournesol malade m’a raconté que, s’il ne tournait pas comme les autres, d’est en ouest, du jour à la nuit, s’il n’ouvrait pas grand ses pétales vers le dieu commun et rayonnant, c’était par choix.

Il précisait même : « par choix personnel ».


Ce tournesol-là avait un jour, par hasard, découvert son ombre. Et il en avait été si fasciné – surtout le soir, quand le soleil rasant dessine des lignes si fines  et si minces que, chez les humains, il semble que ce soit des statues de Giacometti qui soient ainsi attachées aux pieds des silhouettes ombrées – que, contrariant sa nature, il avait décidé de ne plus suivre la course du soleil, sinon en profitant de lui pour contempler son ombre…

J’ai d’abord été alarmée par la chanson du tournesol : c’est bien beau, de ne pas vouloir être comme tout le monde, mais cela peut vous faire mourir. Bah, m’a répondu la fleur, les autres meurent bien toutes les nuits, et sans savoir le dessin qu’ils tracent sur cette terre.

Et puis, le tournesol m’a dit au revoir. Et quand je me suis retournée une dernière fois, (j’étais déjà sur la grand’route, et je devais sans tarder reprendre ma place chez mes frères humains), je le vis qui se penchait un peu plus encore.

Tous ceux qui passèrent, ce jour-là, près de la pointe du champ, crurent qu’un tournesol malade avait crevé, laissant tomber en avant sa tête ronde sur la terre rouge. Mais moi, je savais que la fleur avait simplement choisi d’embrasser son ombre. En mourir n’était finalement qu’une victoire de plus : qui peut se vanter, chez nous autres hommes, de finir par connaître exactement notre dessin sur terre ?

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