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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 13:26

Je crois que c’est le livre d’Edouard Louis qui a déclenché cela chez moi. La force d’évoquer mon père : tentation   que, jusqu’ici, je n’ai pu que refouler, et refouler encore. Il est entendu que l’enfance martyre d’Eddie Bellegueule n’a absolument aucun rapport avec ce que j’ai vécu. Il n’empêche que moi aussi, j’ai connu la peur  du père, la honte parfois de ce qu’il était, la honte toujours de ce que je ressentais véritablement à son égard. Je n’ai pas eu la force de respecter le pacte concocté par ma mère : à savoir, en échange du coût de mon éducation, considérer mon  père comme étant le meilleur des pères possibles. Il allait signer les papiers de reconnaissance  à la Mairie, s'interrompant deux heures de travailler pour cela (les visites à la mère et l'enfant n'existaient pas pour lui) et acceptait ainsi, de fait, que son désir à lui ait fondé notre existence à nous, ses enfants. Donc, seul père possible. Donc, meilleur père possible, puisque le seul.

 

D’autant que…

 

Mon père n’était pas alcoolique. Ni drogué, ni marginal, ni asocial. Il n’était pas violent. Il n’était pas brutal.  IL ne fumait pas, sauf parfois, de petits cigarillos, le dimanche. Il ne portait pas d’habits excentriques. Il ne conduisait pas trop vite. Il ne dissipait pas son argent dans les jeux ou les courses, mais remettait le tout dans les diligentes mains de ma mère.  IL n’était jamais en retard à table. Il n’élevait qu’exceptionnellement la main sur ses enfants,  à 98 % sur les garçons seulement, et encore, sur demande express de ma mère.  La gifle (la correction s’arrêtait là), était rude, mais  n’était pas cruellement accompagnée de remarques. Il n’était pas le genre d’homme à retirer calmement sa ceinture, avant de frapper.

Il n’était pas difficile dans ses goûts culinaires, ni exigeant sur sa mise, qui, toute la semaine, se composait de simples cottes bleues ;  celle du jour, lavée et fraîchement repassée,  devait être déposée pliée  sur le serveur de bois, au bout de son lit. Mon père ne refusait jamais aucune demande de ma mère, que ce soit pour changer une ampoule ou des meubles de place, aménager un sous-sol ou construire une nouvelle maison :  pavillon préfabriqué qu’il complétait de charpente en chêne,  d’armoires normandes et d’étagères  de style rustiques, comme partout ailleurs. Il ne contestait jamais la couleur des rideaux ou le motif des papiers peints. IL n’était pas un homme difficile à vivre. Il n’oubliait pas d’offrir des cadeaux, à Noël, et était présent lors des anniversaires organisés par ma mère. Il ne découchait jamais : il était toujours présent, partant à 7 heures du matin, revenant de 12 à 13, repartant à l'atelier jusqu'à 19 heures, du lundi au samedi. Il n'a jamais été malade.

 

Il ne s’occupait pas de nous, les petits. J’ignore s’il en fût de même pour les grands, la différence d’âge ne m’a pas permis de comparer. Il ne m’a jamais coiffée, ou habillée.  Ou bien, je ne m’en souviens pas. Je ne me souviens pas de ma main dans la sienne. De ses lèvres sur ma joue. Il n’a jamais joué avec moi. Il n’a jamais parlé avec moi. Il n’est entré dans ma chambre d’enfant que lorsqu’une ampoule devait y être changée, ou que le radiateur fuyait. Il ne s’est jamais soucié de mes résultats scolaires, ne m’a jamais félicitée ou grondée. Je ne crois pas que mon père m’ait beaucoup « vue »  : à 15 ans, un jour où, pour une fois, j’étais bien habillée, j’ai traversé la cour de l’atelier. Mon père a demandé à son ouvrier qui j’étais, et ce dernier a répondu  « je crois bien que cette demoiselle, c’est votre fille, patron. » Je ne suis donc pas bien sûre qu’il m’ait jamais regardée vraiment. Il ne s’est  pas  préoccupé de mes vêtements, de mes occupations, ni bien évidemment de mes sentiments ! Je me souviens des deux seules phrases, en dix-huit ans, qu’il ait prononcées à mon sujet : la première, adressée à ma mère, concernait ma vue : « dis donc, elle ne serait pas un peu bigleuse ta fille » ? J’avais trois ans. La seconde, j’en avais 15. Il s’est adressé pour la première et la dernière fois directement à moi, sur le quai de la Gare où il était venu me récupérer (j’avais fugué). « Tu as fait de la peine à ta mère ». Ce furent ses seuls mots de reproche. Visiblement, à lui, je ne lui avais rien fait...  Il agissait avec moi comme  avec l’argent qu’il gagnait. Remettant le tout dans les mains  de ma mère. Il ne cherchait jamais à être proche de moi, ce qui m’arrangeait, surtout à table, parce qu’il avait de mauvaises manières et faisait beaucoup de bruit en mangeant. Il ne s’y tenait pas de conversation. Le midi, avec obligation de ne pas parler, nous mangions dans la petite cuisine au son monté au maximum d’un mauvais poste de transistor, en écoutant Pierre Bellemarre sur Europe1 racontant des "histoires extraordinaires".  Encore aujourd’hui, la voix de cet animateur me donne la nausée… Le soir, nous regardions la télévision, mangeant autour de la table ovale qu’il avait fabriquée, le poste au droit de son regard. Il y était relié par un cordon électrique, blanc et enroulé du casque à l'appareil, qui l’empêchait d’être perturbé par nos voix et le bruit des couverts. Il ne lisait pas à haute voix, le matin, le journal qui, posé devant lui sur la table, l’occupait longtemps. Il était passé du Parisien, qu’il lisait dans ma prime jeunesse, au Monde, qu’il  déchiffrait pesamment, surtout le dimanche. Il ne  m’a jamais parlé d’aucune de ces lectures. Il ne parlait d’ailleurs que rarement.
Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi seul, malgré sa femme et ses six enfants. Ou cinq, car je ne crois pas qu’il m’ait jamais voulue comme fille. Je ne lui ai jamais posé la question.


Mon père, simplement,  était sourd.

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