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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 11:29

Les souvenirs que j'ai de mon père m'ont été communiqués par ma mère, exclusivement. Or celle-ci, attachée à la normalité, a passé son temps à nous raconter notre propre histoire, comme on raconte un conte de fées. Ca a marché, au moins pour moi : j'ai cru jusqu'à mes treize ans qu'un père, c'était cela,  et que cela ne pouvait pas être autre chose  : un  bloc d'indifférence, qu'il convenait de servir ou de contourner, mais qu'on ne pouvait atteindre autrement que par le truchement maternel...

 

Tout ce que je sais de lui, fort peu en vérité, est donc sujet à caution, tant ma mère mettait d'acharnement à le construire comme une sorte de figure idéale. Pourtant, l'histoire tombée des lèvres de ma mère est plausible par bien des points, notamment par le déroulé économique, dirais-je, de cette vie, si conforme à ce que la sociologie nous enseigne.

 

Mon père est né en 1906,à Paris, au Faubourg Saint Antoine. Ce sera lui qui brisera la lignée des menuisiers de la famille, tous du Faubourg de père en fils, en allant s'installer pendant la guerre à Bernay, dans l'Eure. Regrettera-t-il sa décision ? Ma mère rappelait que son grand'père (mon arrière grand'père, donc) avait été fusillé au Père Lachaise, lors de la Commune de 1870. Bretonne, catholique et conservatrice, elle ne regrettait certes pas la distance ainsi mise avec un passé ouvrier.

 

Mon père avait choisi ma mère pour sa haute taille, qui lui garantissait des fils plus grands que lui. Je pense aujourd'hui qu'il l'avait choisie aussi parce qu'elle était sténodactylographe et possédait le certificat d'études. L'installation à Bernay n'avait pas pour seul but l'éloignement de la capitale et de ses dangers. Elle devait surtout permettre à mes parents de  devenir les patrons d'une menuiserie-ébénisterie.

 

Ma mère veillait particulièrement à ce que nous écrivions, sur les fiches scolaires, l'intégralité des titres de mon père. Artisan Menuisier Ebéniste. Quant à elle, elle se contentait du modeste "femme au foyer", alors que nous savions pertinemment que c'était elle qui s'occupait de toute la comptabilité de l'atelier, fiches de paie, commandes, factures, tenue des livres comptables...En l'épousant, savait-elle, acceptait-elle d'avance cette vie sous le joug, cet accouplement qui ne pouvait se briser car un couple d'artisans est indissoluble, tant l'union est nécessaire pour toutes les parties de la vie : conjugale, économique, famliale... Elle n'a reçu, en retour de cette vie si laborieuse qu'on en a le vertige, que la demie pension de reversion de la maigre retraite d'artisan de son mari.

 

Mais l'essentiel était fait : ils avaient quitté la condition ouvrière. L'atelier ouvert quand il avait quarante ans,  à Bernay, donc, où ma mère avait atterri pendant l'exode, a bien marché, et a même connu la prospérité des trente glorieuses. En 1960, l'usine de cosmétiques Roger et Gallet s'est agrandie. Toute la partie menuiserie fut confiée à mon père, qui dut embaucher pour faire face à ces commandes. Le contrat, quasiment de la sous-traitance, dura dix ans. J'appris la différence entre "petite" et "moyenne" entreprise : le nombre des ouvriers ne devait pas dépasser la dizaine, sous peine de changement de régime fiscal. J'appris aussi la double face des choses (sans même attendre de lire Proust !) : les si jolies savonettes, délicatement disposées sous un papier blanc contenu par une couronne dorée, comme ceci :

 

savons-rg.jpg

Et qui sentaient si bon, étaient confectionnées avec de la graisse animale. Mon père, quand il rentrait le soir, puait si épouvantablement qu'il se changeait dans le garage, plongeant sa cotte dans un baquet disposé par ma mère...

 

La toute relative aisance procurée par cette sous-traitance permit à mes parents d'agrandir l'atelier, qui eut désormais une partie "neuve" abritant de grosses machines, et de construire un second pavillon, dans une parcelle juste derrière l'atelier : maison individuelle plus grande et plus pratique que la bicoque jumelée du quartier du Stade.

 

Ce fut l'apothéose de la vie de mon père, sa revanche, je crois bien.

 

Il n'était pas sourd de naissance. Des otites à répétition  étaient responsables de son infirmité (et quand Clopinou, plus de quatre-vingt dix ans plus tard, a développé la même pathologie, je vous prie de croire que j'ai filé chez  l'orthophoniste !). On l'avait opéré pendant la guerre de 14-18, libérant les oreilles de souffrances insupportables, disait ma mère, mais crevant du même coup ses tympans. Opération qu'elle précisait avoir été pratiquée sans anesthésie...

 

Cette surdité arrrivée à 10 ans n'avait pas influé de manière négative sur ses études, au contraire. d'après ma mère, mon père était exceptionnellement doué. Et j'ai vu effectivement les dessins à main levée qu'il avait effectués pour décrocher son diplôme d'ébénisterie : d'une réelle maîtrise. "Ton père aurait pu être professeur à l'Ecole Boulle", disait ma mère. "Mais comme il était sourd..."

 

Il fut aussi dispensé de service militaire. Cependant rappelé en 1939. L'armée devait sans doute considérer que la surdité n'empêchait pas d'aller se faire tuer, et que même cela devait être un avantage. Les soldats, en 14-18, devenaient fous à cause du bruit du front,  grenades, bombes, tirs de mitraillette. Un sourd était donc de la bonne chair à canon. Il profita de la débâcle pour faire le tour de France en vélo, laissant ma mère s'occuper seule des deux enfants (la fournée des "grands"), ce dont elle lui en voulut toute sa vie...

 

 Après guerre, il votait De Gaulle, avec des réserves concernant l'Algérie. Puis il passa, résolument, pour Poujade, avant d'opter pour Lecanuet et ne plus quitter le centre-droit.

 

Il était un patron correct, je crois. Une de ses fiertés était d'avoir encore ses dix doigts, ce qui était rare chez les menuisiers. Je n'avais pas le droit d'entrer dans l'atelier, sauf exception. Je revois encore le jour où ma mère, oubliant que j'étais là, a cherché les doigts d'un ouvrier blessé, par terre  dans la sciure, pour les rapporter à l'hôpital, où mon père avait conduit le plus vite possible l'ouvrier. En vain : l'ouvrier a perdu trois de ses cinq doigts. Et j'appris que la machine la plus dangereuse d'un atelier de menuiserie était la meurtrière toupie...

 

Je connus aussi l'odeur des copeaux et du brou de noix, le bruit des machines et les "bonjour, Patron" des ouvriers. La vie entière de mon père était contenue dans cet atelier. L'église, c'était l'affaire de ma mère. Lui, sa religion, c'était le travail.

 

La vie avec lui était bien évidemment réduite aux heures qu'il passait avec nous, bien moins nombreuses que celles où il était à  l'atelier. Mais même cette portion congrue était étrange.

 

J'ai dit que j'ai arrêté de croire au beau mensonge généreux de ma mère à 13 ans. J'étais avec une sorte de petite cousine, Brigitte, qui se plaignait de son père. "Il veut m'empêcher de mettre mon blue-jean préféré pour aller en classe, tu te rends compte ? Et il me fait sans arrêt ranger ma chambre"... J'écoutais patiemment cette petite cousine, nous étions dans le jardin, nous buvions de l'antésite ; je n'ai pas compris moi-même pourquoi je suis tombée en larmes, et j'ai tenté, maladroitement, de lui expliquer. "C'est parce que... Ton père sait que tu as un blue-jean... "

 

Le beau mensonge gisait en miettes, à mes pieds. Et j'étais honteuse d'avoir honte.

 

 

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