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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 09:02

Le commentaire de Lizagrèce d 'hier au soir (j'aurais un regard "sans concession" sur mon lieu de vacances, le Québec) m'a un peu troublée - parce que j'ai eu sans arrêt l'impression, là-bas, de me retenir, de me taire, de tenter de maintenir loin de moi mes préjugés et mes convictions. Vous me direz qu'on ne peut voyager qu'à ce prix, sinon, autant rester chez soi, se planter devant un miroir flatteur et ne rien chercher à saisir, à comprendre. Mais, si je préfère, et de loin, Nicolas Bouvier à Charwin, c'est que le premier ne s'oublie jamais dans ses récits de voyage, qu'il ne cherche jamais l'exotisme, l'étrangeté ou l'extravagance de l'"autre", au contraire du second. Bouvier s'emmène dans ses bagages, se confronte à la différence pour en ressortir encore plus lui-même...

 

Même si je voulais l'imiter, je ne saurais le faire, parce que je suis généralement abasourdie quand je voyage. J'ai du mal à rassembler mes esprits, je suis tellement tendue vers ce qui m'est inconnu  que mon esprit bafouille. Ajoutez à cela que je voyage avec Clopin, dont l'avidité et l'énergie sont toujours décuplées dans ces aventures, au point que je dois m'en protéger (j'ai appris à revendiquer le repos, mais ne l'obtiens encore qu'à grand'peine) et vous me verrez telle que je suis : trottinant, essoufflée et souvent éperdue, derrière un Clopin fonçant, au risque de provoquer des malentendus et de tomber dans la maladresse, droit vers l'"autre"...

 

Tenez, notre équipée chez Stéphane, au pied du Mont Tremblant (mais hors du Parc National). Stéphane "vient de chez nous", il est originaire de Muchedent, ses coordonnées nous ont été fournies par un de nos amis, il est pisciculteur (entre autres) comme un autre ami, jusqu'à notre poissonnier qui le connaît... Il revient souvent en France, voir sa famille. Nous étions donc en terrain, sinon connu, du moins balisé, quand nous sommes aller le trouver pour qu'il nous loue un de ses chalets et nous conseille sur nos activités de notre premier week-end québecquois. 

 

Eh bien, je n'en pouvais  plus d'écouter, pour tenter de comprendre ce qui m'était dit, et je n'ai pourtant pas posé la moitié des questions qui me venaient aux lèvres. Clopin, y mettant moins de réserve que moi, se trompait  quand il parlait à Stéphane : son "nous", qui évoquait pour lui la France (et nos convictions), se voyait opposer un "nous" 100 % canadien par Stéphane, farouchement attaché à la liberté d'entreprise, heureux de vivre là où il était et fort peu enclin à se remettre en question. Ayant noté la chose, je me suis prudemment tue, et pourtant...

 

Stéphane est donc pisciculteur, mais aussi éleveur de bisons, maître-chiens de traîneau, possesseur de ski-doo, organisateur de séjours d'hiver pour les Montréalais, et quelque peu trappeur aussi. Il habite dans une maison à la salle commune immense, au poêle impressionnant, et aux murs garnis de fourrures et d'instruments de chasse, pendant qu'un gros chat, comme une fourrure vivante, dort paisiblement le long de la fenêtre. IL nous a loué, pour un prix "correc", un chalet luxueux, et nous a réservé, pour la journée du lendemain, un guide qui allait nous "faire vivre dans les bois" : Félix, grand, large d'épaules et fort avenant. Tout ceci était si "canadien français" que j'en étais presque à chercher Maria Chapdelaine dans un coin de la salle...

 

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Mais je n'arrivais pas, tout en caressant les magnifiques fourrures d'ours, de loup gris, de raton-laveur ou de renard, à réprimer les doutes qui me venaient à l'esprit : ne suis-je pas une farouche lectrice de Luce Lapin, donc opposée à la chasse ? Que signifiaient toutes ces niches, où des chiens attachés attendaient leur pitance ? Quand Clopinou s'exclamait, les yeux pleins d'envie, que la petite fille de la maison, du haut de ses dix ans, avait "bien de la chance" puisqu'elle était autorisée, semble-t-il tout naturellement, à piloter sans faiblesse un des quads de la maison, pourquoi ne lui rappelais-je pas mon aversion pour ces engins ? Ce n'était plus de la concession, c'était quasiment un reniement que mon silence... 

 

C'était pourtant la seule attitude à adopter, car je n'étais pas, nous n'étions pas chez nous, et nous avions tout à comprendre. Dès le lendemain, pendant la randonnée où nous suivions Félix, je sus que j'allais devoir me dépouiller de mes convictions et de mes réflexes de française "écolo", si je voulais rencontrer ces gens. Félix le trappeur allait pouvoir ajouter ma peau à celles du loup gris et des ours noirs qui pendaient, accrochées à un pilier de la salle commune : je la lui cédais, disons provisoirement...


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Car pendant que nous allions voir les bisons, fabuleux et dangereux, que nous pêchions à la main notre repas du midi (des truites mouchetées que Christian avait relâché dans un bassin du ruisseau qui coulait dans le bois), que nous ramassions des écorces de bouleaux, des branches sèches et des fraises des bois, j'écoutais l'énorme Félix qui m'expliquait que "son pays, c'était (vraiment) l'hiver","qu'il attendait septembre à grand'peine", que les amérindiens l'appelaient "petite souris", non par plaisanterie, mais parce qu'il ne faisait pas plus de bruit qu'une souris quand il marchait dans la forêt, et qu'il tirait sa vie, sa force, sa puissance, de cette nature dans laquelle il cherchait à se fondre... 


 

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C'était un total paradoxe, pour moi, mais c'était la réalité : je crois que je n'ai jamais rencontré  de personnes vivant plus profondément la nature que ces "hommes des bois" canadiens, capables d'aller vivre avec les amérindiens pendant des semaines, de survivre dans les forêts avec si peu de chose (une "banique", boule de farine gluante, emboutée à un bâton et mise dans le feu, un peu de viande...), de connaître parfaitement la faune et les ressources de leur pays, et en même temps pratiquant cette nature de façon forcément violente, en tuant ou déplaçant des animaux. Rien n'est pareil entre là-bas et ici, certes, mais pourtant, je n'arrivais pas à comprendre comment un Félix pouvait concilier son amour fou de la vie en plein bois, en plein froid, et ses activités de chasse, ou de tourisme disons "ludique", ski-doo ou traîneaux.

 

Si j'avais exprimé mon étonnement, je suis sûre que Félix m'aurait regardé avec de grands yeux ronds, étonné lui aussi à rebours. Parce que le Canada est encore recouvert de forêts, parce que la nature y est si violente, les contrastes entre les saisons si grands, parce que la démesure est là-bas l'aune courante, parce que la densité de la population, dès qu'on s'éloigne des rives du Saint-Laurent, y tombe si incroyablement bas, ma question n'aurait guère eu de sens. Comment reprocher à un trappeur de tuer les ours, quand il en existe 60 000, rien qu'au Québec, et que la cohabitation de l'homme et de l'animal conduit le premier à réguler le second ? "La trappe est strictement réglementée", nous expliquait Félix, qui l'avait "dans le sang", et avait donc fait tout le nécessaire légal pour être autorisé à la pratiquer. Ce qu'il aimait, c'était vivre dans la nature - ce n'était pas par conviction écologique. Il n'avait certes pas besoin de convictions : les hommes des bois ne peuvent tout bonnement pas vivre en ville. ils laissent Montréal, Québec ou Chicoutimi aux autres, et leur fierté est de se mesurer à cette nature impitoyable.  Je repensais, en l'écoutant parler, à tout cet archétype du passé  : l'homme des bois s'en allant, incapable de rester au foyer, laissant la femme se débrouiller avec les si nombreux enfants et la bénédiction des "soutanes noires". J'entendais aussi son respect, son admiration pour les amérindiens, sa farouche détermination à se faire accepter par eux. Je comprenais que, dans ce pays, on vit de et par la nature, et vivre signifie, pour les Félix, se comporter avec la même violence, la même démesure, qu'elle... 

 

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Pourtant, les Parcs Nationaux sont bien là pour la protéger, ce qui signifie qu'il y a besoin de le faire ?  Mais Féllix et Stéphane n'habitaient pas dans le Parc, mais à sa lisière, ce qui semblait tout changer...

 

Je me suis donc tue, fort longuement, et j'ai réussi à attraper (à la main) ma truite, cuisinée sous la mousse ce qui lui donnait une saveur exceptionnelle, à cuire ma banique et à écouter les aboiements des chiens, qu'on m'assurait heureux et aimés... 

 

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Félix était en tout cas absolument dépourvu d'hypocrisie, et tout ce qu'il racontait était sincère : il ressentait vraiment l'appel de la forêt... A la fin de la journée, et avant d'aller, dès le lendemain,  canoter dans le Parc proprement dit, j'ai voulu moi aussi lui donner quelque chose, pour le remercier de ses récits et de sa patience (même si sa bonhomie avait été rétribuée 100 dollars par tête, ce qui était "correc" mais donne la mesure des ressources du tourisme, pour les "hommes des bois"). Je lui ai parlé de la nouvelle de London "construire un feu", à  laquelle  il me faisait penser, irrésistiblement. Je ne sais ce que Félix aura fait de mon cadeau, si inapproprié à lui - je me fiche bien de savoir s'il y repensera un jour ou non. C'était ma manière à moi de me réapproprier ma peau, après l'avoir décrochée de la patère aux fourrures, et d'accepter les contradictions de ce voyage. 

 

 

 

 

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(la suite à demain) 

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commentaires

Clopine 31/07/2011 09:12



Nicéphore, merci, je transmets vos compliments à Clopin (mais j'ai la faiblesse d'aimer un peu  mes textes aussi !)


 


très bonne journée à vous


 


Clo



Nicéphore 30/07/2011 10:49



Les photos sont superbes et sont une invitation au voyage .



Lavande 29/07/2011 18:57



Ils sont où les commentaires? Vous parlez du commentaire de Lizagrèce... je n'en trouve pas trace!



clopine 29/07/2011 19:44



Lavande, allez voir sous "j'ai surtout tendu l'oreille". Et ne dites pas "les commentaires", puisque seule lizagrèce a réagi (mais ça suffit amplement à me faire divaguer !) Et surtout bonjour à
vous et votre mari  ! 



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