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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 08:26

Hier, le cousin du pauvre Jim m'a remis une dizaine de gros albums photos : en effet, il vide la maison de Rouen pour pouvoir la vendre, et il lui faut se débarrasser des centaines et des centaines d'objets amassés là. Le cousin essaie de répartir au mieux les disques, brochures, écrits divers, photos, et autres objets pouvant avoir une valeur sentimentale pour tel ou tel.

 

Sur les albums photos qui sont donc désormais en ma possession, j'apparais à peu près à toutes les pages - cela fait une drôle d'impression de se revoir vingt cinq ans plus tôt - mon dieu, que j'étais mince !

 

Et mon dieu aussi, combien de repas ai-je donc confectionnés, dans ma vie ? Les albums en témoignent formellement : ce sont des tablées à peu près partout, à Rouen, à Beaubec, ailleurs... l'ambiance est souvent la même - comme dans un film de Sautet, où c'est autour d'une table que la vie se fait et se défait.

 

J'ai commencé à cuisiner pour les autres très tôt, dès mon premier appartement,  en fait. J'avais quitté les austères petites chambrettes où je végétais seule pour m'installer avec mon premier "compagnon officiel", un grand gaillard qui étudiait l'histoire et gagnait sa vie en étant pion. Moi, je passais de petit boulot en petit boulot. Nous n'avions littéralement pas un rond, mais par contre nous avions beaucoup d'amis, dont la caractéristique première était d'être aussi démunis que nous :  étudiants pauvres, boursiers pour la plupart, qui tentaient leur chance à l'université.... C'était aussi des années allègres et  pleines de promesse : nous étions tous aussi légers que nos porte-monnaies !

 

Ca a donc commencé dans l'austérité la plus totale. J'avais bien, dans ma kitchenette, des gobelets, des assiettes et des couverts en abondance : c'était facile, les restaurants universitaires les fournissaient "gracieusement". Mais à part trois casseroles et deux poëles, je n'avais rien d'autre pour "faire la cuisine". Or,  les copains, les amies, préféraient tout de même les dînettes improvisées aux mauvais  repas bon marché des restaus U - surtout le soir, où, sur les campus, ne restent plus guère que les étudiants boursiers, et où la tristesse pèse sur les marmites...

 

Voici comment je procédais : je récurais soigneusement la cuvette dont je me servais pour la vaisselle. Je faisais cuire du riz blanc, en grosse quantité. Je délayais des petites boîtes de double concentré de tomate jusqu'à obtenir une sorte de jus, qui colorait de rose les grains de riz premier prix. J'ajoutais à cela des oeufs durs coupés grossièrement, et des boîtes de thon entier nature (moins chères que les miettes à l'huile). Je touillais le tout dans la grande cuvette, et je l'apportais dans la seule pièce à vivre de l'appartement.

 

On posait une nappe sur la moquette marron, les assiettes et les couverts tout autour, on s'asseyait à même le sol et on se partageait "la Patouille", comme je l'appelais. Notre seul luxe était la bière : nous achetions de la Valstar verte, réputée plus alcoolisée que la Valstar rouge,  mais un peu plus chère...

 

Oui, c'est comme cela que j'ai commencé à cuisiner pour les autres : à un degré de gastronomie voisinant le zéro absolu, ou tout au moins aussi peu élevé que le coût du repas !  Mais je ne savais pas, en remuant la Patouille, que jamais plus je ne m'arrêterai. Et que j'y trouverai un plaisir renouvelé, continu, absolu. Les assiettes pleines, au-dessus desquelles s'entrecroisent des mots légers, sont pour moi ce que les  libations, sacrifices, offrandes et autres hécatombes étaient aux anciens Dieux : un signe de confiance dans le destin, l'attente d'une frairie pleine d'allégresse...

 

Et je suis contente, aujourd'hui, quand je referme les lourds albums où le pauvre Jim a gardé le souvenir de nos années communes, que ce dernier en ait eu sa part...

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