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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 09:41

J'ai toujours éprouvé, lors de mes  randonnées en montagne (précisons de suite que je ne suis en rien une alpiniste, et que les montagnes ainsi parcourues :  la Vanoise, les Pyrénées, la chaîne des Puys et donc, cette année, la Cordillère Cantabrique, le sont à l'altitude généralement désignée par l'expression  "montagne à vaches", à la portée de n'importe qui), j'ai toujours éprouvé, à un moment ou à un autre,  ce spécifique moment de désespoir qui accompagne l'effort physique, quand ce dernier commence à atteindre ses  limites.

Désespoir qui peut d'ailleurs aussi envahir vos ou  votre compagnon(s) de randonnée, non soumis à l'épuisement mais saisi(s) par le doute : l'histoire se finira-t-elle bien ? 

Jusqu'à aujourd'hui, la réponse a été "oui", malgré le temps qui passe et  m'a alourdie, m'a enlevé de l'énergie et de la force, sans compter cette maudite clopinerie qui, désormais, retient chacun de mes pas, surtout pendant les descentes. Ma peur de trébucher sur un caillou qui roule, sur des herbes coupées qui rendent le sentier glissant, mon souffle court, ma "surcharge pondérale", mes soixante ans en un mot, rendent d'année en année les boucles des GR toujours plus épuisantes.

Mais je m'obstine, ne consentant à sacrifier que  les parcours les plus difficiles, et entreprends malgré tout les jolies petites grimpettes, les petits dénivelés des ondoyantes courbes de niveau, si minuscules sur les plans - et pourtant si redoutables : 600 mètres d'écart, certes, c'est amplement suffisant pour éliminer d'office la majorité des touristes fréquentant les panoramas remarquables des sites asturiens, et cela est une bonne chose. Mais sous le soleil, le sang aux tempes, cela peut parfaitement tourner à une certaine forme de cauchemar.

 

Je pourrais me demander pourquoi je me force ainsi - pour ne pas déchoir aux yeux du sec, maigre et vigoureux Clopin, bien  sûr, mais cette orgueilleuse motivation n'explique pas mon obstination !

 

En réalité, ce qui m'attire et m'a toujours attirée dans les randonnées montagnardes, c'est le changement du rapport au monde. Pas seulement la verticalité soudaine de la nature, si différente des calmes collines brayonnes, et la beauté des sites toujours renouvelée, dès que vous parcourez quelques mètres.

Il s'agit d'autre chose : du vertige de l'oxymore, dirais-je.

 

Car l'exercice de la randonnée me force à me concentrer sur ce que je néglige, d'habitude : l'admirable mécanique du corps. La façon dont le pied se pose par terre, dont les muscles, les tendons, les articulations, réagissent à l'appel. Plus je clopine, plus je scrute  les quelques centimètres de sentier qui devancent ma marche : il me faudra grimper sur cette pierre, descendre cet éboulis pentu, précisément. Y poser le tarse, le métatarse : c'est comme si je regardais, sur un livre d'anatomie, la décomposition du moindre de mes mouvements...

 

Cette attention extrème au plus infime de mon corps, à ce pas qu'ailleurs,  j'oublie et néglige si complètement, réduit ma capacité d'appréhension sur un point précis, sur quelques centimètres de peau, de muscles, d'os, posés sur un sentier. Et ainsi, le contraste, quand je lève le nez et regarde, tout autour de moi, le panorama que je suis venue précisément chercher, est absolu, vertigineux, aussi opposé que le noir au blanc.

 

La vision des pics, des amples mouvements des pierres pourtant immobiles, ces soulèvements arrêtés, cette nature bruissante, ces cirques s'ouvrant sous le ciel azuré : cette respiration du monde sensible comme bloquée au maximum, ouverte, béante, sans arrêt élargie  - et, au milieu de toute cette force indifférente et sublime, le sentiment de mon existence réduit au plus petit de moi-même, à ce pied posé là, à cette marche fatigante qui n'existe que grâce à mon obstination à être ici, déplacée et minuscule...

 

C'est comme un fil ténu, comme la ligne tracée par des oies sauvages dans un ciel immense : ma route au milieu des sommets confronte ainsi l'immense et le minuscule, la pérennité de la pierre et l'invisibilité de ma présence au monde.

 

Et plus que la beauté des sites, c'est ce vertige de l'humain devant l'inhumain, cet oxymore absolu de la fragile marche  au milieu de l'indifférence sublime des pierres levées d'elles-mêmes, que je recherche.

Si j'y ajoute,  une fois le désespoir passé, la fierté et  l'intense satisfaction d'avoir réussi à surmonter la fatigue, les craintes, et mon corps défaillant, l'explication est ainsi donnée : tant que je le pourrai, je continuerai, quand l'occasion m'en sera offerte, de clopiner sur les étroits sentiers des montagnes à vaches...

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