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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 08:45

Le solstice est encore tout proche, en cette fin de juin : j'ai donc bénéficié d'une (très) longue journée lumineuse, ce qui était parfait pour traverser, de Nonancourt à Courville en passant par Mainente ou Chennevière, les plaines à blé de l'Eure et Loir.

J'allais à Combray... Et, toute seule dans ma petite twingo noire, j'étais comme cachée, sur les toutes petites routes de mon itinéraire, par les blés qui arrivent en ce moment à maturité. Les épis en perdent d'ailleurs leur brillant, et deviennent mats, secs et sablés, friables comme des gâteaux bretons. Mais quel élan, et quelle force, dans ces champs à perte de vue, où les épis se pressent les uns contre les autres, tendus tout droits sous le soleil, bougeant à peine au vent, ondulant à grandes lampées pour retrouver ensuite, tout de suite, l'aride immobilité du blé prêt à être fané.

Nul doute qu'un tel spectacle puisse éveiller des sentiments forts différents, et fort diffus. Je présume que, pour les agriculteurs du coin, la vue de telles récoltes à venir est une promesse de richesses - avec cette satisfaction que Pharaon devait déjà éprouver, pendant les années de vaches grasses, en contemplant ses greniers remplis.

Les militants écologistes, eux, éprouvent sans doute un autre sentiment devant ces champs immenses et vides, où les bleuets et les coquelicots d'antan ont bien entendu disparu, et où les énormes machines agricoles transforment le processus vital en industrie...

Quant à moi, perdue dans l'immensité des plaines à blé, j'éprouvais le même isolement qu'un voyageur traversant à pied un désert : dans cette région, on passe sans transition des champs à perte de vue aux petits villages clos sur eux-mêmes, où se réfugient les arbres, le vert des petits jardins, et les chants des oiseaux. C'est aussi soudain que la nuit aux Antilles : à Fort-de-France, si à 18 heures il fait jour, à 18 h 02 il fait nuit. L'absence du crépuscule est étonnante, pour qui a besoin de transition.

Il en est exactement de même en Beauce : l'instant d'avant, vous suiviez une route sinueuse et cachée, déserte et bordée de récoltes à venir. Et hop, vous voilà dans un bourg-ilôt, rond, compact et resserré, qui ne s'ouvre que difficilement devant nous, et que vous quitterez tout aussi brusquement.

Les villages de l'Eure-et-Loir sont comme les éléments d'un archipel, ou d'un Sahara : séparés les uns des autres par la continuité des champs de blé, comme les oasis sont séparées par les déserts...

Je me disais, en approchant de Combray, que le sentiment de "l'entre-soi" devait être ici plus fortement ressenti qu'ailleurs, et que c'était sans doute un des éléments qui expliquent l'étonnante froideur des Islériens (quel vilain nom, dirait Patrice Louis) vis-à-vis de leur (immense) gloire locale : Marcel Proust.

Certes, Illiers a accolé son nom à celui inventé par l'écrivain, il y a une quarantaine d'années. De quelle façon cette transformation a-t-elle été opérée ? Les habitants se sont-ils vus imposer, sans concertaition, une telle augmentation de leur identité, ainsi "redoublée" ?

Oh, bien entendu, on trouve des madeleines proustiennes dans les boulangeries d'Illiers-Combray, des itinéraires proustiens sont fléchés, et la maison de Tante Léonie est ouverte aux visiteurs.

Mais comment comprendre que Patrice Louis, homme bienveillant, affable et généreux, qui vous offre les clés du Combray de Proust comme il vous confierait son trousseau personnel, grand intellectuel, journaliste au long cours à la plume plus qu'alerte, étonnant "retraité" (du genre qui se fiche comme une guigne de son âge et déploie plus d'énergie qu'un jeune homme de vingt ans...), venu s'installer à Combray par amour de la Recherche, ne soit PLUS le Président de l'Office du Tourisme, pourtant niché précisément sous les pierres si admirablement décrites de l"'"Eglise", à tout jamais l'Eglise, du petit Marcel ?

Certes, même si les islériens "ne demandent rien", ils passent, à mon avis, à côté de cette opportunité incroyable : l'implication de Patrice au service du partage de la Recherche, qui aurait dû, au contraire, les rendre fiers...

Je ne crois pas du tout que ce soit les préjugés habituels qui pèsent encore (soupir !) sur le personnage de Marcel Proust, (son homosexualité, son appartenance à une classe extrêmement riche de la société de son temps), qui puissent expliquer le rejet d'Illiers-Combray vis-à-vis de l'Oeuvre monumentale, internationale et foisonnante qui étend de plus en plus, à mesure que le temps passe, sa notoriété.

La froideur des habitants de Combray pour l'oeuvre de celui qui fut l'enfant du Pays ne me semble donc relever ni de l'homophobie hélas ordinaire, ni de la lutte des classes. Tout simplement, "nul n'est prophète en son pays", ou, pour être plus précis, il est sans doute plus simple de mépriser ce que l'on ne comprend pas, et la paresse est souvent plus confortable que la curiosité intellectuelle... Ou bien est-ce la peur de ne pas "arriver à comprendre" ce qui s'est passé là, cette entreprise inouïe, ce monde littéraire en construction ?

C'est d'autant plus injuste que, si Marcel Proust mord et déchiquette à belles dents le monde parisien, aristocratique ou grand bourgeois, de son âge adulte, il n'est que tendresse dans l'évocation des lieux de son enfance...

En tout cas, je suis arrivée directement des plaines à blé beauceronnes à la terrasse où Patrice m'attendait, dans l'ombre portée des murs de l'Eglise et de l'oeuvre de Proust. Cette journée si particulière pouvait donc, enfin, commencer...

(suite plus tard)

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