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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 10:39

Je ne sais pas vous, mais quand on lit un livre de Pascal Quignard (pour moi, le premier fut "le sexe et l'effroi", puis quelques autres dont la "Villa Amalia", et actuellement "Mourir de penser"), on se perd dans la contemplation de cette pensée-là. Plus précisément : de ce cerveau.

 

L'image qui me vient tout naturellement, s'il sagit de décrire le cerveau de Pascal Quignard,  est celle du cloître ultime de l'abbaye du Mont-Saint-Michel. Quiconque a gravi les marches et s'est retrouvé, sur cette dernière île occidentale, au point du bout du continent, sur ces quelques mètres carrés de sol tout entiers tournés, "dédiés", happés par le  Spirituel, avec cette vue panoramique sur le monde mouvant, coloré, illuminé de la Baie, ne peut que ressentir la force du "rêve, de la lecture, de la pensée et de la méditation" :  à savoir le programme même de Pascal Quignard.

Le paradoxe est bien entendu que, pour lui (comme pour moi d'ailleurs...), le ciel qui aspire le cloître du Mont est vide. Comment donc le cerveau de cet érudit, (ce cloître ultime où Quignard vient contempler la finitude humaine) peut-il concilier tous les mythes,  toutes les croyances de l'antiquité grecque et romaine, toute l'histoire religieuse,  bref, tout ce savoir "magique"  qui est à  la base de son travail d'écriture, avec la froide certitude de l'athée ?

 

ah là là.

 

Il serait sans doute si commode, pour lui, de tomber dans le religieux. Son érudition étourdissante le prédisposerait à prendre la première place de n'importe quel carmel, et la nature de ses préoccupations intellectuelles est si proche, finalement, des mystiques monastiques qu'on pourrait (presque)  s'y tromper. Et le physique de Quignard,  l'intensité de son regard comme "happé" par l'introspection, la raucité de sa voix, la douceur de ses mouvements et cette manière timide de regarder autrui  ne sont pas si loin de l'onctuosité sacerdotale...

 

Mais peut-être n'ai-je ressenti tout cela qu'à cause du lieu où je suis allée l'écouter et le voir (pour la première fois) : au beau milieu du choeur de l'abbaye de Saint-Denis. Un lieu où l'écrivain s'est ouvertement réjoui "de pouvoir parler latin sous la figure de Suger", alors que je pensais, moi, au côté "dyonisiaque" de la chose...

 

J'étais évidemment sous le charme, d'autant que j'avais lu, dans le magazine littéraire, les premières pages de Mourir de penser, et que je trouve que Rachord est certes le roi des Frisons, mais aussi le roi des Frissons, ahaha.

 

Je ne suis allée acheter le livre que pour obtenir une dédicace (je pouvais le télécharger sur ma liseuse, ce qui aurait été beaucoup plus confortable pour mes yeux) : ce!a  ne me ressemble pas mais en fait, j'avais envie, en réalité, de sortir Pascal Quignard de ce lieu, où pourtant sa présence semblait si naturelle, pour le "promener" dans le Saint-Denis contemporain : au milieu de cette foule getthoïsée, devant ces barres d'immeubles comme des dominos salis, face à ces entrées de parking où, tranquillement, les trafics de drogue s'opèrent quasiment ouvertement, à quelques pas des écoles primaires... Mais bien entendu, il était hors de question que j'ose proposer une promenade de ce genre à l'écrivain - moi qui ne suis rien,  ni personne.

 

Je m'y suis prise autrement.  "Rien, ni personne", peut-être, mais je suis pourtant  Clopine Trouillefou, nom de dieu ! J'ai rassemblé les qualités  d'audace et de désinvolture de mon aïeul, qui, tout gueux qu'il était,  s'adressait cependant  avec une  familiarité toute naturelle  à l'ambassadeur des Flamands, et j'ai donc eu l'honneur de dicter mon  nom à Pascal Quignard, qui était embarrassé pour l'écrire : 

"- Vous dites "Trouille... quoi ?

- Trouille fou, f, o, u..."

ajoutant même, pour faire bonne mesure dans la clopinerie,  "eh oui, il était balèze, Victor Hugo, pour trouver des noms..."

 

J'ose l'avouer : je rigole encore quand je repense à cette courte scène (wouarf). Moi DICTANT quelque chose à Pascal Quignard. Grands dieux. 

 

Mais peut-être notre rencontre (sans doute vaudrait-il mieux parler de "non-rencontre", car l'exercice de la dédicace est bien le dernier lieu où une conversation peut se dérouler) n'était-elle pas si incongrue que cela. De tout ce que  l'on sait de lui, on déduit que la pensée de Pascal Quignard doit être froide, voire même glacée. Mais pourtant, quand moi je le lis, outre de l'humour, je trouve de la chaleur quotidienne, je dirais presque "domestique", dans cette écriture-là. Tenez,( allez zou, tant qu'à se répandre comme je le fais dans ce récit, autant aller jusqu'au bout), lisez ceci :

 

" A la fin de la nuit, quand les chats quittent les coussins, quand tout à trac ils renoncent au point d'eau qui luit dans l'ombre sur le carrelage rouge de la cuisine, quand ils passent sans le voir devant le bol rempli de croquettes, quand ils gravissent avec leurs pattes de velours les marches de l'escalier qui monte à la chambre, quand ils poussent du front la porte ou qu'ils abaissent la poignée d'un coup de patte, ils ne grimpent pas sur le lit, ils ne piétinent pas le torse de leur maître pour le réveiller comme nous en avons, chaque aube, l'impression pénible ou irritée ; ils ont détecté de très loin l'arrêt du sommeil ; ils surprennent le réenclenchement neurologique. Sentant que le radiateur de pensée s'est remis en route, ils ne tolèrent pas qu'on feigne de dormir ou qu'on chercher à gratter des secondes sur la nécessité de se lever. Se fait alors un branchement neurologique de cerveau à cerveau ; non pas de signification à signification ; mais d'activité cérébrale à activité cérébrale. Les chats détectent l'électricité (...) Ils captent. (...). Ils se dirigent là où la pensée est plus chaude."

 

Comment ne pas assurer Pascal Quignard de ma plus sincère et plus profonde admiration, et comment ne pas croire, in fine, que si j'ai osé me diriger vers lui, c'est peut-être parce que j'avais senti, précisément, la chaleur de cette pensée-là ?

 

 

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